Au Sénégal, les migrations ne s’expliquent jamais par une seule cause. Mais dans plusieurs territoires ruraux et littoraux, la dégradation des terres, la raréfaction des ressources et les effets du changement climatique contribuent à fragiliser les conditions de vie et peuvent peser sur les décisions de partir. À l’heure où s’ouvre à Oulan-Bator (capitale de la Mongolie) la COP17 sur la désertification, cette analyse explore un lien encore insuffisamment documenté dans le débat public sénégalais : celui qui relie l’état des territoires aux trajectoires migratoires.

À l’occasion de la dix-septième session de la Conférence des Parties à la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification (COP17), organisée à Oulan-Bator, le lien entre dégradation des terres et mobilité humaine s’impose comme un enjeu international. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) appelle à accélérer et à accroître les investissements consacrés à la restauration des terres, à la résilience face à la sécheresse et à l’adaptation, afin de réduire les risques de déplacement avant qu’ils ne se transforment en crises humanitaires.

Pour l’organisation, dégradation des terres, mobilité humaine et sécurité ne peuvent plus être traitées séparément. Elles constituent des défis interdépendants qui nécessitent des réponses coordonnées en matière de politiques publiques, de financement et de développement. Dans le cadre de son engagement à la COP17, l’OIM exhorte ainsi les gouvernements, les institutions financières internationales et leurs partenaires à renforcer les investissements destinés à protéger les moyens de subsistance, à consolider la résilience des communautés et à préserver la capacité des populations à choisir entre rester, se déplacer en sécurité ou rentrer chez elles dans la dignité.

« Nous sommes encore bien plus efficaces pour financer les conséquences des déplacements de population que pour investir suffisamment tôt afin d’en réduire les risques », a souligné Ugochi Daniels, directrice générale adjointe de l’OIM. Selon elle, lorsque les terres se dégradent, les populations perdent progressivement leur capacité de choisir entre rester, partir en sécurité ou revenir dans leur communauté d’origine. L’enjeu dépasse donc la seule question migratoire : il touche directement aux moyens de subsistance, à la sécurité alimentaire et à la résilience des territoires.

Les chiffres donnent la mesure du phénomène. Près de 40 % des terres émergées seraient aujourd’hui dégradées, affectant environ la moitié de l’humanité. Quelque 3,2 milliards de personnes vivent dans des zones touchées par la dégradation des sols, tandis que les catastrophes climatiques ont provoqué près de 200 millions de déplacements internes au cours de la dernière décennie. La dégradation des terres peut ainsi compromettre l’accès à l’eau, à l’alimentation, aux terres cultivables et aux activités économiques indispensables au maintien des populations sur leur territoire.

La COP17, placée sous le thème « Restaurer la terre. Restaurer l’espoir », pose donc une question qui dépasse largement les enjeux environnementaux : que se passe-t-il lorsque les territoires ne permettent plus à leurs habitants de rester ?

C’est précisément à cette échelle que le cas du Sénégal devient particulièrement éclairant. Dans plusieurs régions du pays, la dégradation des terres, la baisse de la fertilité des sols, la salinisation et la fragilisation des activités agricoles et pastorales ne constituent pas, à elles seules, une explication des migrations. Elles peuvent toutefois contribuer à réduire les possibilités économiques locales et à renforcer les pressions qui conduisent certaines populations à se déplacer. Pour comprendre cette relation, il faut alors quitter les déclarations de la COP17 et regarder les territoires de départ. Car avant la route migratoire, il y a souvent une parcelle, une activité agricole, un village ou un littoral dont les conditions de vie se sont progressivement dégradées.

On parle beaucoup, au Sénégal, des routes migratoires celles vers l’Espagne par pirogue, celles vers l’Europe via le Maroc ou la Libye, celles, plus discrètes, vers la Gambie ou la Mauritanie. On évoque moins souvent de ce qui précède le départ : une terre qui, des années durant, a cessé de nourrir ceux qui la travaillaient. C’est pourtant ce fil-là qu’il faut suivre pour comprendre une partie importante non exclusive, mais réelle et documentée de la mobilité sénégalaise contemporaine.

Le bassin arachidier, matrice historique des départs

Le point de départ de cette histoire n’est ni récent ni climatique au sens strict. Il remonte à la crise agricole des années 1970-1980 dans le bassin arachidier Diourbel, Kaolack, Fatick, Kaffrine, Louga, Thiès quand la chute du prix de l’arachide et l’arrêt des subventions aux intrants ont fragilisé des centaines de milliers de ménages. La dégradation continue des sols, déjà à l’œuvre, a transformé cette fragilité économique en contrainte structurelle.

Les travaux menés depuis des décennies par l’Institut de recherche pour le développement sur le site d’observation de Niakhar montrent comment cette dégradation a façonné, génération après génération, les trajectoires migratoires locales. La migration saisonnière d’abord masculine, puis touchant des populations de plus en plus jeunes, filles comprises n’y est pas décrite comme un exode ou un abandon du territoire, mais comme une stratégie d’adaptation à part entière : une manière pour les ménages de maintenir un équilibre économique que la terre seule ne garantit plus.

C’est un point que l’histoire migratoire sénégalaise a parfois tendance à effacer. Dans le bassin arachidier, la migration apparaît ainsi moins comme un simple choix individuel que comme l’une des stratégies développées par les ménages face à la fragilisation progressive de leurs moyens de subsistance. Et cette réponse ne s’arrête pas aux frontières internes du pays. Les routes internes vers Dakar, Mbour ou Touba coexistent, dans les mêmes familles et parfois chez les mêmes individus à des moments différents de leur vie, avec des routes régionales vers la Gambie, puis avec les départs irréguliers vers l’Europe dont les pics coïncident souvent, comme l’a documenté Dialogue Migration, avec les grands rassemblements religieux et culturels qui remobilisent, chaque année, les réseaux familiaux et communautaires de la migration.

La côte : quand la dégradation supprime jusqu’à la possibilité de revenir

Sur le littoral, à Saint-Louis, le lien entre dégradation et migration prend une forme plus radicale encore : celle de l’impossibilité du retour. Dans le Gandiol, au sud de la ville, l’intrusion du biseau salé a rendu impropres à la culture des terres autrefois vouées au maraîchage. Dans le Gandiol, au sud de Saint-Louis, l’intrusion saline a profondément affecté des terres autrefois consacrées au maraîchage, tandis que plusieurs villages ont été contraints à l’abandon ou au déplacement. 

Un projet de « recul stratégique » sur la Langue de Barbarie, mené avec l’appui de la Banque mondiale et de l’Agence française de développement, prévoit à lui seul le relogement d’environ 10 000 personnes. Ce que cette situation illustre, c’est une dimension souvent absente du débat sur la migration sénégalaise : la dégradation des terres ne pousse pas seulement des gens à partir, elle leur retire aussi, parfois définitivement, la possibilité de revenir. Pour un migrant originaire de ces zones, le retour pourtant présenté dans de nombreux programmes de coopération, y compris ceux liant le Sénégal à l’Espagne ou à la France, comme l’aboutissement naturel d’un parcours migratoire réussi perd concrètement son sens quand le village d’origine n’existe plus.

Migration circulaire, migration climatique : un même terrain, deux lectures

Le Sénégal expérimente aujourd’hui des modèles de migration dite « circulaire » avec l’Espagne, où le travailleur saisonnier n’est plus pensé comme un exilé mais comme un agent de développement mobile, appelé à revenir enrichir le tissu économique local à l’issue de contrats encadrés. Ces dispositifs reposent sur un présupposé implicite : qu’il existe, au pays, un territoire économiquement viable où revenir investir ce qui a été appris ou gagné à l’étranger.

C’est précisément ce présupposé que la dégradation des terres fragilise. Un migrant circulaire originaire du bassin arachidier ou du Gandiol ne revient pas dans un vide neutre : il revient sur un sol qui, d’une saison à l’autre, continue de perdre en fertilité ou en surface. Sans investissement massif dans la restauration des terres et l’adaptation à la sécheresse, les politiques de migration circulaire ou de retour risquent de buter sur une réalité biophysique qu’aucun accord bilatéral ne peut, à lui seul, résoudre.

Ce que documentent les organisations de terrain

Le lien entre terre et migration n’est pas une intuition journalistique : il est au cœur du plaidoyer que porte depuis des années l’Organisation internationale pour les migrations, qui rappelait récemment, en marge de la COP17, que la dégradation des terres retire aux populations la possibilité même de choisir entre rester, partir en sécurité, ou rentrer dans la dignité. Au Sénégal, des organisations comme Enda Pronat, forte de quarante années de recherche-action avec les communautés rurales, portent le même constat depuis le terrain : sans transition agroécologique, sans sécurisation du foncier pastoral, sans mécanisme de financement décentralisé pour les zones les plus touchées, la pression migratoire liée à la terre continuera de s’exercer, qu’elle soit ou non nommée comme telle dans les statistiques officielles de la migration.

Un programme régional soutenu par le Fonds vert pour le climat, 222 millions de dollars pour restaurer 1,4 million d’hectares dans huit pays du Sahel, Sénégal compris, existe déjà sur le papier. Mais la part précise qui reviendra au pays, et les zones qui en bénéficieront concrètement, restent à ce jour indéterminées. Tant que cet investissement n’est pas territorialisé tant qu’il ne cible pas explicitement le bassin arachidier ou la façade nord du littoral, deux zones dont l’histoire migratoire est directement liée à l’état de leurs terres, il restera un engagement de principe plutôt qu’un levier réel de réduction des départs contraints.

Une jeunesse qui négocie déjà avec la terre, pas seulement avec les frontières

Traiter ce sujet uniquement sous l’angle des routes et des politiques de visas revient à occulter la première négociation, souvent invisible, que mène chaque jeune du bassin arachidier ou du littoral : celle avec sa propre terre, avant même celle avec une ambassade ou un passeur. C’est cette négociation-là, avec le sol, avec le climat, avec la capacité d’une parcelle à nourrir une famille une saison de plus qui, bien souvent, précède et conditionne toutes les autres. Les facteurs environnementaux continueront de peser sur les conditions qui influencent les mobilités. 

Sources : Cour des comptes du Sénégal (2024); UNCCD; rapport national sur la neutralité en matière de dégradation des terres; FAO; Évaluation des ressources forestières mondiales; IRD, travaux sur le site d’observation de Niakhar; Enda Pronat; Agence française de développement; Banque mondiale; OIM; COP17.