Les conflits armés sont l’un des principaux moteurs des déplacements forcés en Afrique. Mais contrairement à une représentation largement véhiculée dans les débats publics, les populations qui fuient les guerres africaines ne se dirigent pas massivement vers l’Europe. La majorité reste dans son pays ou dans les États voisins. Les données disponibles invitent donc à distinguer déplacement, migration internationale et exil vers l’Europe.
Dans les médias et les débats politiques, la migration africaine est souvent associée aux images de bateaux surchargés traversant la Méditerranée, de personnes secourues en mer ou de migrants arrivant sur les côtes européennes.
Ces images existent. Elles témoignent de parcours migratoires parfois extrêmement dangereux et de situations de grande vulnérabilité. Mais elles ne permettent pas, à elles seules, de comprendre l’ensemble des dynamiques migratoires africaines.
Une question mérite donc d’être posée : les guerres africaines provoquent-elles réellement un exode massif des populations vers l’Europe ?
La réponse des données est plus nuancée : les conflits provoquent effectivement des déplacements massifs, mais ceux-ci sont majoritairement internes ou régionaux. L’Europe n’est pas la principale destination des personnes contraintes de fuir les guerres africaines.
Des conflits qui déplacent des millions de personnes
La réalité du déplacement forcé est considérable. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), 123,2 millions de personnes étaient déplacées de force dans le monde à la fin de 2024, en raison des persécutions, des conflits, des violences, des violations des droits humains ou d’événements graves perturbant l’ordre public. Ce chiffre représente environ une personne sur 67 dans le monde.
Mais il faut immédiatement distinguer plusieurs catégories : réfugiés, demandeurs d’asile et personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays. Cette distinction est essentielle pour comprendre la réalité africaine.
Une personne qui fuit une attaque dans son village et se réfugie dans une autre région de son pays est déplacée, mais elle n’est pas juridiquement un réfugié. Une autre qui franchit une frontière internationale pour chercher protection peut devenir demandeuse d’asile ou, selon sa situation, réfugiée.
Or, une grande partie des personnes contraintes de fuir ne franchissent jamais de frontière internationale.
Les données de l’Observatoire des situations de déplacement interne (IDMC) montrent qu’à la fin de 2024, 83,4 millions de personnes étaient déplacées à l’intérieur de leur propre pays dans le monde, un niveau record. Parmi elles, environ 90 % avaient fui des conflits ou des violences.
L’Afrique, continent fortement touché par les déplacements internes
L’Afrique illustre particulièrement bien cette dynamique. Selon l’IDMC, le nombre de personnes vivant en situation de déplacement interne à cause des conflits et des violences en Afrique est passé de 10,2 millions en 2009 à 32,5 millions en 2023. Il a donc plus que triplé en quinze ans.
Et ces déplacements sont fortement concentrés. À eux seuls, le Soudan, la République démocratique du Congo, la Somalie, le Nigeria et l’Éthiopie représentaient près de 80 % des personnes déplacées internes à cause des conflits et des violences en Afrique à la fin de 2023.
Le Soudan constitue à cet égard un cas particulièrement spectaculaire.
La guerre déclenchée en avril 2023 entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide a provoqué une catastrophe humanitaire majeure. À la fin de 2024, 14,3 millions de Soudanais étaient déplacés, selon le HCR, faisant du Soudan la plus importante crise de déplacement au monde cette année-là. Mais imaginer que ces millions de personnes se sont dirigées vers l’Europe serait une erreur. Une grande partie est restée au Soudan ou s’est dirigée vers les pays voisins.
Fuir la guerre ne signifie pas nécessairement partir loin
Lorsqu’une population est confrontée à une guerre, la première préoccupation est généralement la sécurité. La destination est donc souvent déterminée par la proximité. Une famille qui fuit des combats cherchera d’abord un village voisin, une ville moins exposée ou une région contrôlée par les autorités ou des groupes offrant davantage de sécurité.
Si elle doit franchir une frontière, le pays voisin constitue souvent la première possibilité. Cette logique répond à des facteurs très concrets : coût du déplacement, accessibilité géographique, présence de membres de la famille, proximité culturelle et linguistique, connaissance du territoire et possibilité de retourner plus facilement dans le pays d’origine lorsque la situation s’améliore.
La migration forcée n’est donc pas automatiquement synonyme de migration intercontinentale.
Les pays voisins portent une grande partie de l’accueil
Cette réalité est également visible dans les statistiques mondiales. Le HCR souligne que 73 % des réfugiés étaient accueillis par des pays à revenu faible ou intermédiaire à la fin de 2024.
Autrement dit, les pays les plus riches ne sont pas ceux qui accueillent la majorité des réfugiés dans le monde.
En Afrique, des États eux-mêmes confrontés à d’importantes difficultés économiques et sociales accueillent des populations ayant fui les conflits de pays voisins. Cette situation crée une réalité souvent absente des débats européens : les premières lignes de l’accueil des réfugiés africains se trouvent fréquemment en Afrique elle-même.
Le pays qui accueille peut être confronté à ses propres problèmes de chômage, de pauvreté, de logement, d’accès à l’éducation ou de sécurité alimentaire. Pourtant, il devient un territoire de protection pour les populations déplacées.
Le Soudan : une illustration frappante
Le Soudan permet de déconstruire particulièrement clairement le récit d’un « exode vers l’Europe ». La guerre a entraîné des déplacements massifs à l’intérieur du pays, mais également vers les États voisins.
Le Tchad, l’Égypte, le Soudan du Sud, l’Éthiopie et la Libye ont notamment été concernés par les mouvements de populations soudanaises. La logique est simple : lorsque la frontière la plus proche permet d’échapper aux combats, elle constitue souvent une première destination.
Le déplacement vers l’Europe peut éventuellement intervenir plus tard, notamment lorsque l’exil se prolonge, que les conditions de vie dans les pays voisins deviennent difficiles ou que les perspectives de protection et d’emploi sont limitées. Mais il ne faut pas confondre déplacement initial et mobilité ultérieure. Une personne peut être déplacée plusieurs fois au cours de son parcours.
La République démocratique du Congo montre le même phénomène
La République démocratique du Congo constitue un autre exemple majeur.
Dans l’est du pays, les affrontements entre groupes armés et forces gouvernementales provoquent depuis des années des déplacements importants.
En 2023, la RDC figurait parmi les principaux foyers mondiaux de déplacement lié aux conflits. L’IDMC souligne que les conflits au Soudan et en RDC ont représenté une part considérable des nouveaux déplacements liés aux conflits en Afrique.
Là encore, les populations déplacées ne se dirigent pas automatiquement vers l’Europe. Certaines restent dans leur province d’origine. D’autres se déplacent vers d’autres régions de la RDC. D’autres encore franchissent les frontières vers l’Ouganda, le Burundi, le Rwanda ou d’autres pays voisins. La proximité demeure un facteur déterminant.
Pourquoi l’Europe apparaît-elle pourtant si présente ?
Si la majorité des déplacements restent africains, pourquoi la migration africaine vers l’Europe occupe-t-elle une place aussi importante dans les débats publics européens ? Plusieurs phénomènes peuvent l’expliquer.
Le premier est la visibilité médiatique.
Une arrivée par bateau sur une plage européenne est beaucoup plus visible qu’une famille déplacée dans une zone rurale du Soudan, du Burkina Faso ou de la RDC.
Le deuxième est la concentration politique.
Les arrivées aux frontières européennes font l’objet de politiques spécifiques, de débats parlementaires, de mesures de contrôle et d’une couverture médiatique importante.
Le troisième est la nature spectaculaire des routes migratoires.
Les traversées de la Méditerranée, les opérations de sauvetage et les naufrages constituent des événements particulièrement médiatisés. Cette visibilité peut donner l’impression que ces mouvements représentent l’ensemble de la migration africaine.
Or, visibilité ne signifie pas représentativité statistique.
Guerre et migration ne sont pas synonymes
Une autre confusion mérite d’être corrigée : tous les migrants africains ne fuient pas une guerre.
Les migrations africaines répondent à une multitude de facteurs : études, travail, commerce, regroupement familial, recherche d’opportunités économiques, mobilité saisonnière, environnement, mariage ou encore stratégies familiales.
La guerre constitue un facteur important de migration forcée, mais elle ne permet pas d’expliquer l’ensemble des mobilités africaines.
Il est donc problématique de présenter les Africains arrivant en Europe comme un ensemble homogène de réfugiés fuyant des conflits.
Un étudiant togolais qui part étudier en France, une commerçante béninoise qui travaille en Côte d’Ivoire et une famille soudanaise qui fuit une guerre ne vivent pas la même expérience migratoire. Les mettre dans une même catégorie contribue à brouiller la compréhension des mobilités.
Une question de politique migratoire
Ces données ont une conséquence importante pour les politiques migratoires.
Si l’on considère la migration africaine essentiellement comme une menace de « départ massif vers l’Europe », les réponses risquent de privilégier la fermeture des frontières et la dissuasion.
Or, les statistiques montrent que les principaux enjeux sont également ailleurs : protection des déplacés internes, soutien aux pays voisins des zones de conflit, accès aux services essentiels, prévention des conflits et création de solutions durables.
L’Europe a évidemment un rôle à jouer dans la protection internationale et la gestion des migrations. Mais elle n’est qu’une partie d’un système migratoire beaucoup plus vaste. Les pays africains qui accueillent des réfugiés et des déplacés ont eux aussi besoin de ressources et de coopération internationale.