Batié, région du Djôrô, à environ 500 km de la capitale Ouagadougou.  À une vingtaine de kilomètres du Ghana et tout près de la Côte d’Ivoire, la paisible ville de Batié cache un lieu de mémoire méconnu de beaucoup : le cimetière des tirailleurs sénégalais. Établi en 1920, selon notre guide Zomwin Dah, ce terrain, aujourd’hui cimetière municipal, renferme plus de 180 tombes d’hommes qui ont servi sous l’uniforme français, un héritage lourd d’histoire et d’émotion.

Photo du cimétière des tirailleurs sénégalais de Batié

Le cimetière, rétrocédé à la commune et situé au bord de la route principale, apparaît à gauche à l’entrée de Batié, sous l’ombre de grands karités, nérés et tex. Ce vaste carré d’environ un hectare et demi offre un paysage à la fois serein et mélancolique, battu par l’humidité et la douce fraîcheur de la saison des pluies.

Vêtu d’un pull rouge pour se protéger de la fine pluie matinale de ce 16 juillet 2026, Zomwin Dah nous guide à travers l’allée principale. 

Origines et mystères des sépultures

Selon Dah, le cimetière remonte à l’installation d’une base militaire française en 1920, destinée à contrer une avancée anglaise depuis le Ghana et à réprimer les résistances locales contre la pénétration coloniale. La région du Djôrô, raconte-t-il, s’est longtemps opposée farouchement à la colonisation et de nombreux soldats y ont laissé la vie dans ces combats.

Les stèles portent des mentions standards : nom et prénoms, grade, matricule, date de décès et par moment la formule « souvenir français ». On lit ainsi, par exemple, sur la tombe de Moussa Diallo : « tirailleur de 2e Cl, décédé le 19 juillet 1930, souvenir français », et près de lui, Bakary Koné, N° Mle 86243, décédé le 10 avril 1937. Mais au-delà de ces inscriptions, peu d’informations permettent de comprendre précisément comment ces hommes sont morts.

Des origines multiples, souvent indéterminées

Les patronymes indiquent des provenances diverses, tant sur le territoire de la Haute-Volta (actuel Burkina Faso) que d’autres régions d’Afrique, parfois difficiles à identifier. Dah cite le cas d’AMBAGUISSE OUOLOGUE, brigadier-chef, décédé le 14 octobre 1930, dont l’origine reste floue à partir du seul nom.

Une femme guinéenne de passage a d’ailleurs reconnu le nommé Moussa Diallo comme parent, une rare connexion entre ces tombes et des familles vivantes. En revanche, aucune sépulture française n’est visible sur place : Dah explique que les corps des militaires français furent vraisemblablement rapatriés.

Parmi les quelque 180 tombes répertoriées, seules 21 sont identifiées, soulignant l’ampleur du travail d’identification à mener. Plusieurs sépultures s’effacent déjà sous l’action du temps et du manque d’entretien et Dah alerte : si rien n’est fait, la mémoire collective contenue dans ce site risque de disparaître sous nos yeux. « Il faut qu’on arrive à découvrir d’où viennent ces gens-là pour que les différents parents viennent leur rendre un dernier hommage », plaide-t-il.

Dah affirme que la France connaît l’existence du cimetière, mais qu’aucune démarche officielle n’a été engagée pour y rendre hommage ou pour en organiser la conservation. Selon lui, la non-reconnaissance officielle s’expliquerait, du côté français, par la crainte d’un risque d’indemnisation des ayants droit, un argument qui nourrit son amertume et sa colère. Il qualifie cette attitude d’un manque de reconnaissance à l’égard de ceux qui ont combattu.

Un combat pour la mémoire locale

Le combat de Dah dépasse la seule revendication morale : il porte aussi sur des besoins concrets. Le cimetière manque d’une clôture, d’un inventaire complet et d’un programme d’identification des tombes, tandis que certaines sépultures s’effacent peu à peu. Il déplore que l’espace ne soit pas protégé, alors que la route voisine est en cours d’aménagement.

Dah regrette que ce lieu de mémoire ne soit apparu dans l’espace public que dans les années 1990 et qu’il reste aujourd’hui méconnu des Burkinabè et des Africains en général. Aucune archive accessible ne documente ce lieu et il n’est pas enseigné dans les écoles, ce qui explique la faible affluence : la plupart des visites sont le fait d’élèves et d’étudiants et le contexte sécuritaire réduit encore la fréquentation extérieure.