À l’occasion de la Journée mondiale contre la traite des personnes, célébrée le 30 juillet sous le thème « Piégés derrière l’arnaque », l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) tire la sonnette d’alarme sur une forme de traite des êtres humains encore largement méconnue : celle qui contraint des milliers de migrants à alimenter des réseaux d’escroquerie en ligne opérant à l’échelle mondiale.
Derrière les faux investissements, les arnaques sentimentales ou les fraudes sur les cryptomonnaies qui prolifèrent sur internet, se cache une réalité beaucoup plus sombre. Les auteurs apparents de ces escroqueries sont souvent eux-mêmes des victimes. Recrutés à l’aide de fausses offres d’emploi promettant un salaire attractif dans un autre pays, ils se retrouvent piégés dans de véritables complexes de cybercriminalité, privés de leurs papiers d’identité, surveillés en permanence et soumis à des violences physiques et psychologiques.
Une nouvelle frontière de la traite des personnes
La traite à des fins de criminalité forcée constitue aujourd’hui l’une des formes d’exploitation qui connaît la plus forte croissance dans le monde. Si l’exploitation sexuelle ou le travail forcé dans l’agriculture, la construction ou les services domestiques sont désormais mieux identifiés, l’exploitation dans des centres d’escroquerie en ligne reste largement invisible.
Pourtant, son ampleur est considérable. Selon les nouvelles estimations du Bureau des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC), les pertes financières liées aux escroqueries en ligne en Asie de l’Est, en Asie du Sud-Est, en Australie et en Nouvelle-Zélande ont atteint entre 88,3 et 114,1 milliards de dollars en 2025. Une grande partie de cette économie criminelle repose sur des travailleurs victimes de la traite, enfermés dans des complexes sécurisés où ils sont contraints d’arnaquer des internautes du monde entier.
Ces plateformes criminelles se sont développées particulièrement dans certaines zones d’Asie du Sud-Est, où des réseaux transnationaux profitent des faiblesses institutionnelles, de la corruption et de la vulnérabilité économique pour prospérer.
Des migrants recrutés par le mensonge
Le scénario est désormais bien identifié. Des agences fictives ou des recruteurs présents sur les réseaux sociaux proposent des emplois dans le marketing numérique, le service client, les technologies de l’information ou les centres d’appels. Les candidats, souvent jeunes, qualifiés et à la recherche d’opportunités à l’étranger, financent eux-mêmes leur voyage.
Une fois arrivés à destination, leurs documents sont confisqués. Les promesses d’emploi disparaissent rapidement. Les victimes sont enfermées dans des bâtiments hautement sécurisés et contraintes, sous la menace, la violence ou l’endettement, de passer leurs journées à manipuler des victimes sur internet.
Les témoignages recueillis par l’OIM font état de tortures, d’agressions sexuelles, de privations de nourriture, d’isolement et de sévices infligés à ceux qui refusent d’obéir ou qui n’atteignent pas les objectifs fixés par les organisations criminelles.
Des victimes souvent considérées comme des coupables
L’une des difficultés majeures réside dans la manière dont ces personnes sont perçues lorsqu’elles sont identifiées par les autorités. Parce qu’elles participent matériellement aux escroqueries, elles risquent d’être poursuivies pour des infractions pénales alors même qu’elles agissent sous la contrainte.
« Les personnes piégées dans des complexes d’escroquerie sont des victimes de la traite des personnes, forcées de commettre des crimes sous l’effet de la violence, des menaces et de la coercition. Elles méritent protection, et non punition », rappelle Amy Pope, Directrice générale de l’OIM. Cette distinction est essentielle. Les organisations internationales plaident pour une application plus systématique du principe de non-sanction des victimes de la traite lorsqu’elles ont été contraintes de participer à des activités criminelles.
Une réponse internationale encore insuffisante
Face à l’expansion rapide de cette criminalité, l’OIM a lancé une Stratégie régionale de réponse au trafic de personnes à des fins de criminalité forcée en Asie et dans le Pacifique (2026-2030). Celle-ci repose sur quatre piliers : la protection des victimes, la prévention, le renforcement de la coopération transfrontalière et le démantèlement des réseaux criminels.
Entre 2022 et 2025, l’organisation indique avoir accompagné plus de 3 500 victimes, originaires de 39 pays, parmi lesquels l’Indonésie, l’Inde, le Sri Lanka, le Bangladesh, le Kenya ou encore l’Éthiopie. Mais le retour constitue rarement la fin du parcours. Les survivants doivent souvent reconstruire leur vie après des mois, voire des années de captivité. Beaucoup rentrent sans ressources, lourdement endettés, traumatisés et confrontés à la stigmatisation dans leur pays d’origine. Certains craignent également des poursuites judiciaires en raison des actes qu’ils ont été forcés de commettre.
Un défi mondial qui dépasse les frontières
L’essor des centres d’escroquerie révèle une évolution profonde de la traite des êtres humains. Les réseaux criminels exploitent désormais autant les vulnérabilités liées à la migration que les possibilités offertes par le numérique. Les victimes sont recrutées dans un pays, exploitées dans un autre et utilisées pour cibler des internautes répartis sur plusieurs continents.
Cette dimension transnationale rend la coopération internationale indispensable. Pour l’OIM, il ne s’agit plus seulement de secourir les victimes, mais aussi de renforcer les dispositifs de prévention, de mieux informer les candidats à la migration sur les risques des fausses offres d’emploi et de poursuivre les organisations criminelles qui tirent profit de cette nouvelle économie de l’exploitation.
À travers sa campagne « Piégés derrière l’arnaque », l’organisation souhaite changer le regard porté sur ces hommes et ces femmes : derrière les écrans et les messages frauduleux se trouvent souvent des personnes privées de liberté, contraintes d’alimenter un système criminel dont elles sont les premières victimes.