Longtemps pensées au masculin, les migrations internationales sont pourtant féminines pour près de moitié. Entre les représentations qui façonnent les débats et la réalité documentée par l’ONU, l’OIM et l’OIT, l’écart reste considérable.

Selon le Département des affaires économiques et sociales des Nations Unies (UN DESA), le monde comptait 304 millions de migrants internationaux en 2024, dont près de 48 % sont des femmes.

En Afrique subsaharienne également, la féminisation des mobilités progressent, notamment dans les migrations régionales liées au commerce, aux études, au travail domestique, aux soins, aux services ou à l’entrepreneuriat.

Contrairement aux idées reçues, les femmes ne migrent plus uniquement pour accompagner leur conjoint. Elles sont désormais nombreuses à être les principales initiatrices de leur projet migratoire.

Cette évolution traduit également une transformation des rôles sociaux et économiques des femmes africaines.

Mythe n°1 : « Les femmes migrantes sont uniquement des victimes »

Les femmes migrantes sont effectivement davantage exposées à certains risques tels que les violences sexuelles ; la traite des êtres humains ; l’exploitation domestique ; la discrimination ; la précarité administrative. 

Selon ONU Femmes, une femme migrante sur cinq en provenance de la Corne de l’Afrique déclare avoir subi une forme de violence pendant son parcours migratoire.

Mais réduire toutes les migrantes à cette seule dimension occulte une autre réalité.

Dans la plupart des pays d’accueil, elles développent des activités économiques, créent des entreprises, poursuivent des études, deviennent leaders communautaires ou s’engagent dans des associations de défense des droits des migrants.

L’OIM souligne que les femmes migrantes jouent aujourd’hui un rôle majeur dans les processus d’intégration locale et dans la cohésion sociale.

Elles ne sont donc pas seulement des personnes à protéger : elles sont également des actrices du développement.

Mythe n°2 : « Les femmes migrantes vivent des aides sociales »

Cette croyance néfaste alimente le racisme, le sexisme, la xénophobie et l’exclusion. Elle présente les femmes migrantes comme un fardeau pour les ressources nationales et comme des membres improductifs de la société, surtout si elles sont racialement marginalisées ou ont des enfants.

Les hypothèses courantes comprennent :

  • Présenter la fertilité des femmes comme une menace pour l’identité nationale, par crainte que leurs enfants ne modifient ou n’affaiblissent la culture du pays.
  • Accuser les femmes migrantes d’épuiser et d’abuser du système de protection sociale ou de ne pas y contribuer.
  • Les présenter comme réticents ou incapables de s’intégrer.

Ces stéréotypes renforcent l’idée de « chauvinisme social » , c’est-à-dire la conviction que les aides publiques devraient être réservées aux « vrais » citoyens. Cette conception exclut souvent les migrants, même ceux qui vivent dans le pays depuis des années, qui ont un statut légal ou qui ne peuvent prouver leur citoyenneté. Concrètement, cela signifie que de nombreuses femmes migrantes se voient refuser des services essentiels comme la garde d’enfants et les soins de santé.

Une étude menée en Afrique du Sud a révélé que de nombreuses femmes locales éprouvaient de la jalousie et de la méfiance envers les femmes migrantes, non seulement en raison de leur accès aux services et aux emplois, mais aussi à cause de leur indépendance et de leur détermination à se construire une vie meilleure. 

Ce ressentiment a exposé les femmes migrantes à un traitement injuste lorsqu’elles cherchaient du travail, créaient une entreprise ou tentaient de s’installer dans leurs communautés.

Mythe n°3 : « Elles ne servent qu’à combler les pénuries de main-d’œuvre »

Ce discours paraît positif puisqu’il reconnaît leur utilité économique.

En réalité, il réduit les femmes migrantes à une simple force de travail.

Selon l’OIT, près de 30 % des travailleurs domestiques dans le monde sont des migrants ; les femmes représentent la majorité de ces travailleurs. 

Or, ce secteur reste l’un des moins protégés.

Les travailleuses migrantes connaissent plus fréquemment des contrats informels ; des salaires inférieurs ; des horaires excessifs ; une faible couverture sociale. 

Ainsi, leur apport économique est souvent reconnu sans que leurs droits soient pleinement garantis.

Cette contradiction demeure l’un des principaux défis des politiques migratoires contemporaines.

Mythe n°4 : « Les femmes migrantes menacent les valeurs culturelles »

Dans plusieurs sociétés, certaines migrantes sont associées à des stéréotypes sexistes.

Des études menées par ONU Femmes montrent que certaines nationalités sont injustement assimilées au travail du sexe ; à une supposée immoralité ; à la déstabilisation des familles locales. 

Ces représentations alimentent le harcèlement ; les violences sexuelles ; les discriminations au logement ; les difficultés d’accès à l’emploi. 

Plusieurs recherches universitaires ont montré que les femmes migrantes sont davantage victimes de violences xénophobes que les hommes dans certains quartiers urbains. Ces violences reposent rarement sur des faits. Elles sont surtout alimentées par des préjugés.

Mythe n°5 : « Les mères migrantes abandonnent leurs enfants »

Ce jugement moral revient régulièrement. Pourtant, les recherches sur les familles transnationales montrent une réalité bien plus complexe.

Beaucoup de femmes migrent précisément pour financer la scolarité de leurs enfants ; les soins médicaux ; le logement familial ; les dépenses alimentaires. 

Grâce aux transferts d’argent, elles assurent souvent la survie économique du ménage. La Banque mondiale rappelle que les transferts de fonds représentent parfois davantage que l’aide publique au développement dans plusieurs pays africains.

Les nouvelles technologies permettent également de maintenir un lien quotidien avec les enfants grâce aux appels vidéo ou aux réseaux sociaux. Si la séparation reste douloureuse, elle relève rarement d’un abandon volontaire.

Pourquoi ces stéréotypes persistent-ils ?

Les chercheurs identifient plusieurs facteurs dont la médiatisation centrée sur les crises migratoires ; la faible visibilité des réussites des femmes migrantes ; les discours politiques polarisés ; les discriminations liées au genre ; le racisme et la xénophobie. 

Les réseaux sociaux amplifient également la diffusion de récits simplistes qui réduisent les migrantes à quelques images spectaculaires.

Changer de regard

Déconstruire les mythes ne signifie pas nier les difficultés auxquelles sont confrontées les femmes migrantes. Celles-ci restent davantage exposées aux violences ; à la traite ; à l’exploitation économique ; aux discriminations. 

Mais ces vulnérabilités ne doivent pas occulter leur capacité d’initiative. Comme le rappelle l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), une gouvernance migratoire efficace repose sur une approche sensible au genre, fondée sur les droits humains et la reconnaissance des compétences des femmes. 

Koffi Dzakpata