
Gideon Vink. Un nom bien connu dans le milieu de l’audiovisuel burkinabè. L’homme s’impose par son savoir-faire reconnu dans la conception audiovisuelle, la réalisation et la production de films. « C’est un maestro dans son domaine », confie l’un de ses collaborateurs.
Infatigable, il est de tous les terrains. Installé au Burkina Faso depuis un quart de siècle, Gideon Vink est un Néerlandais qui a choisi le pays des Hommes intègres comme terre d’accueil.
Réalisateur, producteur et responsable de Semfilms Productions, une société de production audiovisuelle engagée dans la communication pour le développement, ce journaliste télévisuel, formé en Belgique, demeure avide de rencontres, de découvertes et de partages culturels. « Je ne suis pas venu au Burkina Faso avec l’idée d’apporter quelque chose. Je suis d’abord venu pour apprendre un autre contexte, une autre culture, une autre manière de voir le monde », confie-t-il.
Il nourrit un amour profond pour la télévision. Pourtant, enfant, ses parents lui interdisaient, à lui et à ses frères, de regarder le petit écran. Ils préféraient qu’ils consacrent leur temps à la lecture et aux jeux, afin de développer leur imagination plutôt que de passer leurs journées devant la télévision. Paradoxe : au moment de choisir ses études supérieures, Gideon opte pour le cinéma. Ses parents comprennent alors qu’il s’agit d’une véritable passion et finissent par s’y résoudre. Pour lui, la télévision a toujours été une fenêtre ouverte sur le monde. Elle lui a permis de découvrir d’autres cultures, d’autres réalités et d’autres façons de penser. À l’en croire, sa passion découle de cette capacité du cinéma à faire découvrir le monde et à rapprocher les êtres humains.
Si le fait de poser ses valises dans un autre pays peut représenter un défi, cela n’a pas été le cas pour le réalisateur. Au contraire, il affirme avoir été surpris par la facilité avec laquelle son installation s’est faite. « Je me suis vite senti chez moi », raconte-t-il avec fierté. Très vite, des amitiés se nouent, ce qui facilite davantage son intégration. Sa volonté de comprendre le pays, son histoire et son contexte politique a également accéléré ce processus.
Son arrivée au pays des Hommes intègres coïncide avec une période de fortes tensions politiques. Elle intervient un an après l’assassinat du journaliste d’investigation Norbert Zongo, alors que le pays est rythmé par des manifestations. Défenseur des droits humains, de la liberté d’expression et de la presse, Gideon apporte son soutien au mouvement qui réclame vérité et justice pour Norbert Zongo.
Cette prise de position et plus largement son engagement en faveur de la justice sociale, suscite des incompréhensions avec son employeur de l’époque. Mais elle lui permet aussi de rencontrer des personnes exceptionnelles et de partager avec elles des moments de lutte, de solidarité et d’espoir qui marquent profondément son parcours. De cette expérience, il tire une leçon qui guide encore sa manière de faire du cinéma : « Avant de vouloir comprendre un pays, il faut surtout apprendre à écouter celles et ceux qui y vivent ».
Pour Gideon, le cinéma est bien plus qu’un métier. C’est une manière de regarder le monde, une façon de vivre et de rester, en permanence, curieux.
Expérience de la mobilité humaine…
Avant de poser ses valises en Afrique, celui que l’on surnomme affectueusement ‘’Gideon vidéo’’, en référence à son amour des images et à son savoir-faire dans l’audiovisuel, avait une vision théorique de la mobilité. Il était convaincu qu’aller vivre dans un autre pays serait une expérience enrichissante, sans mesurer à quel point cette aventure transformerait sa façon de voir le monde et plus profondément, sa propre perception de lui-même.
Vivre dans un autre pays ne se résume pas à changer de lieu de résidence. C’est apprendre une autre manière de penser, comprendre une autre histoire, découvrir d’autres références culturelles et remettre en question de nombreuses certitudes que l’on croyait universelles. Au fil des années, il s’est également rendu compte que l’intégration ne consiste pas à abandonner son identité, mais à l’enrichir. On garde ses racines tout en développant de nouvelles appartenances. « C’est cette rencontre entre plusieurs cultures qui est, à mes yeux, la plus grande richesse de la migration », dit-il.
Plus de 25 ans loin de sa terre natale, le Néerlandais ne se considère ni comme un expatrié ni comme un coopérant : « Je suis simplement un migrant qui a trouvé sa place au Burkina Faso », affirme-t-il, avant d’ajouter que ce pays lui a appris une autre manière de regarder le monde.
Le cinéma comme facteur d’unité entre les peuples…
Pour Gideon, le cinéma est un facteur d’unité entre les peuples, dans la mesure où il constitue un langage universel par lequel les images permettent de voyager et de découvrir d’autres peuples, d’autres cultures et d’autres réalités.
Les images, dit-il, rappellent que malgré les distances, les frontières ou les différences culturelles, les êtres humains partagent les mêmes émotions, les mêmes peurs, les mêmes rêves et les mêmes espoirs. « C’est pour cette raison qu’un film racontant la vie d’un paysan chinois, d’une mère burkinabè ou d’un enfant brésilien peut toucher des spectateurs partout dans le monde. Nous nous reconnaissons dans leur humanité », témoigne le cinéaste, pour qui le cinéma suscite l’émotion, et c’est précisément cette émotion qui permet de dépasser les frontières et de rapprocher les peuples.
À la question de savoir ce que représente pour lui la notion de « partir de chez soi », sa réponse est sans équivoque : « On ne part jamais vraiment de chez soi. On part loin des siens ». Il poursuit en expliquant que lorsqu’on quitte son pays, on laisse derrière soi sa famille, ses amis d’enfance, ses habitudes et tout un univers auquel on est profondément attaché. C’est probablement, selon lui, l’une des dimensions les plus difficiles de la migration.
En revanche, le « soi » ne reste pas derrière. Il voyage avec nous. Il découvre, apprend, doute, évolue et se construit au fil des rencontres. Partir entraîne forcément un changement, mais ce changement est, à ses yeux, une richesse, car il élargit l’horizon et rend le regard sur le monde plus nuancé, plus profond.
Toutefois, ce qui demeure parfois douloureux, même après de nombreuses années, c’est la distance avec ceux que l’on aime. On manque des moments importants : des naissances, des mariages, parfois des derniers adieux. Ce sont des instants qui ne se rattrapent jamais. C’est sans doute, dit-il, le prix le plus élevé de la migration.
Vivant entre les Pays-Bas, la Belgique et le Burkina Faso, il ne considère pas la double appartenance comme un problème. Bien au contraire, il la voit comme une richesse : « Nous sommes le résultat de notre histoire. Une partie de moi est liée à mes racines européennes ; une autre s’est construite ici, au Burkina Faso, à travers les amitiés, les expériences professionnelles et la vie quotidienne », confie Gideon. Pour lui, ses différentes appartenances ne s’opposent pas : elles se complètent et forment la personne qu’il est aujourd’hui. « Je suis simplement le produit de toutes les cultures qui ont façonné mon parcours, et j’en suis fier », ajoute-t-il.
Migration et perception du monde…
Tout être humain observe le monde à travers le prisme de sa culture d’origine. Mais pour Gideon, vivre longtemps dans un autre pays oblige à confronter ce regard à celui des autres. Loin de ses origines, on comprend mieux certaines grandes questions internationales, notamment le développement, les relations Nord-Sud, les enjeux géopolitiques ou encore les migrations.
À travers la lecture, l’écoute et les échanges avec des personnes d’horizons différents, dit-il, il a compris qu’il existe une différence entre « sa » vérité et « la » vérité. Il estime que cette humilité est l’un des plus beaux enseignements que peut offrir la migration. Il ne nie pas non plus l’apport considérable de la mobilité humaine : « Lorsqu’elle est organisée et accompagnée, la migration crée davantage d’opportunités que de contraintes », soutient-il.
Pour lui, le migrant n’est pas seulement une personne qui quitte son pays. Il devient aussi un travailleur, un entrepreneur, un consommateur, un contribuable, parfois un créateur d’emplois et, surtout, un pont entre deux sociétés. Il ajoute sans détour que la migration est un phénomène naturel : « Depuis les origines de l’humanité, les femmes et les hommes se déplacent. La mobilité fait partie de notre histoire et de notre évolution ».
C’est dans cette logique que Gideon défend la mobilité humaine, mais dans le respect des lois et des règles de chaque pays. Selon lui, chaque personne devrait pouvoir construire sa vie là où elle peut s’épanouir, contribuer à la société d’accueil et vivre dans la dignité.
Toutefois, il attire l’attention sur la migration sous l’angle des crises, des drames et des expulsions. Ces réalités existent et ne doivent surtout pas être minimisées, rappelle-t-il, car derrière chaque chiffre se cache une histoire humaine, parfois tragique. « L’histoire de l’humanité est faite de déplacements, de rencontres et de métissages. Aucun peuple n’a évolué complètement isoler des autres », souligne Gideon Vink, qui rappelle que nous sommes tous des migrants potentiels face aux conflits, aux changements climatiques, aux crises économiques ou aux opportunités professionnelles qui peuvent nous conduire ailleurs.
« En tant que Néerlandais vivant au Burkina Faso depuis plus de vingt-cinq ans, je considère que cette migration a été bénéfique pour moi comme pour mon pays d’accueil. Elle m’a permis de construire une nouvelle vie, une carrière, tout en essayant, à travers le cinéma, d’apporter ma contribution à la société burkinabè », témoigne-t-il. Il souhaite enfin que l’humanité parle davantage d’une migration apaisée, responsable et mutuellement bénéfique, qui crée des ponts entre les peuples plutôt que des murs.