Il est devenu, presque malgré lui, le symbole d’une jeunesse qui refuse de renoncer. Détermination, résilience et passion résument le parcours de Ngarnaissem Nearamel Hermann, plus connu sous le nom de Hermann du Tchad. Comme beaucoup de jeunes de sa génération, il a dû se battre pour se frayer un chemin dans un environnement professionnel peu favorable. Mais là où certains voient des portes fermées, lui a choisi de chercher une autre voie.

Appareil photo en bandoulière, regard rivé sur l’objectif et doigt prêt à déclencher, Hermann sillonne aujourd’hui le Tchad pour raconter son pays autrement. À travers ses clichés, il capture des visages, des événements, des histoires et des instants qui, autrement, pourraient disparaître dans le flot du quotidien. Ses images séduisent et les sollicitations se multiplient, témoignant d’un savoir-faire construit à force de travail et de persévérance.

Pourtant, rien ne prédestinait ce jeune originaire de Moundou à devenir photographe. Son parcours devait initialement le conduire vers l’administration publique. Il le mènera finalement jusqu’au siège de l’Organisation des Nations Unies à New York, où il couvrira la 80e session de l’ONU, au milieu des chefs d’État et de gouvernement du monde entier. Une trajectoire inattendue, bâtie loin des chemins qu’il avait imaginés.

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Le rêve brisé de l’administrateur

Après l’obtention de son baccalauréat, Hermann quitte le Tchad pour le Burkina Faso. Direction l’École nationale d’administration et de magistrature (ENAM), où il nourrit l’ambition de se construire une carrière dans l’administration. « J’ai toujours rêvé d’être un grand administrateur », confie-t-il.

Son projet est clair : se former, acquérir des compétences et revenir servir son pays. Mais au retour, la réalité est tout autre. Le jeune diplômé se retrouve confronté au chômage et à une recherche d’emploi qui s’éternise. Deux années passent sans qu’il ne parvienne à décrocher un poste.

« J’ai perdu deux ans à la recherche de l’emploi, j’ai vu mon rêve se briser, les portes d’emploi se fermer », raconte-t-il, avec une pointe de tristesse.

À cette période, son diplôme ne suffit pas à lui ouvrir les portes espérées. Comme lui, de nombreux jeunes Tchadiens diplômés des universités nationales ou étrangères peinent à trouver une insertion professionnelle. À cela s’ajoutent d’autres difficultés du quotidien : insuffisance d’électricité, problèmes d’accès à Internet, insécurité, manque d’emplois et faiblesse des infrastructures adaptées aux métiers de l’image.

Mais Hermann refuse de s’installer dans le découragement.

Derrière le diplômé de l’ENAM se cache depuis longtemps un passionné de photographie et de cinéma. Alors que son projet administratif semble s’éloigner, il décide de donner une chance à cette passion restée jusque-là dans l’ombre.

Avant de se consacrer pleinement à la photographie, Hermann fait ses premiers pas dans le cinéma. Il apprend sur le terrain, au contact de professionnels aguerris, dans la discrétion et la discipline. Il travaille notamment sur le plateau de la réalisatrice Carine Bado, comme assistant éclairagiste, et côtoie plusieurs figures du cinéma africain, parmi lesquelles Isis Kaboré, Brahoua Kouassi et Frédéric Salou.

Cette immersion lui permet de comprendre les exigences des métiers de l’image. Il apprend, observe, expérimente et surtout accepte de recommencer. Depuis N’Djamena, il poursuit ainsi son apprentissage avec « humilité », tout en multipliant les recherches sur son nouveau métier.

Son diplôme d’administration est alors rangé dans un tiroir. 

« J’achète et je lis souvent des livres qui parlent de la photographie. Je parle souvent avec les grands photographes qui ne cessent de m’apprendre la photographie. Tout est sur Internet et les livres », explique-t-il.

Pour Hermann, l’apprentissage ne s’arrête donc jamais. Chaque rencontre, chaque image et chaque prestation deviennent une occasion de progresser.

De 50 000 francs CFA à l’ONU

Le travail finit par porter ses fruits. Son premier contrat professionnel reste gravé dans sa mémoire. Il s’agit de la couverture d’un mariage. Le montant : 50 000 francs CFA.

À l’évocation de cette première rémunération, Hermann pouffe de rire avant de raconter cette expérience avec une certaine nostalgie.

« J’ai couvert le mariage d’un monsieur qui ne me connaissait même pas mais qui m’a fait confiance. J’avais couvert le mariage à 50 000 F et le client était tellement content et m’a beaucoup encouragé », raconte-t-il avec sourire.

Ce premier contrat agit comme un déclic. D’autres prestations suivent. Puis les opportunités deviennent progressivement plus importantes. Il est sollicité par l’ancien ministre en charge de la Jeunesse, Ouaïdou, pour devenir photographe du ministère.

Le jeune photographe passe ainsi des cérémonies privées aux événements institutionnels. Mais son parcours ne s’arrête pas là.

De la couverture d’un mariage aux activités d’un ministère, Hermann franchit ensuite une nouvelle étape : New York au siège des Nations Unies.

Il se retrouve à couvrir la 80e session de l’ONU, au cœur d’un événement réunissant des dirigeants du monde entier.

« J’étais au milieu de tous les chefs d’État du monde. Je n’ai pas imaginé », confie-t-il, encore étonné par la rapidité avec laquelle son parcours a évolué.

Quelques années plus tôt, il cherchait désespérément un emploi avec son diplôme d’administrateur. Le voilà désormais derrière son appareil photo, à immortaliser des moments au cœur de l’une des plus grandes institutions internationales.

Aujourd’hui, le natif de Moundou poursuit son ascension et pousse désormais les portes de la Primature.

« Être vrai » et privilégier la qualité

Derrière cette ascension, Hermann identifie une exigence simple : rester fidèle à son travail et aux attentes de ceux qui lui font confiance.

Dans sa pratique professionnelle, il dit privilégier le « vrai » et la « qualité », tout en cherchant à répondre aux besoins de ses clients. Une philosophie qui pourrait bien constituer l’un des secrets de sa progression.

Au Tchad, il observe également une évolution dans la perception de la photographie. Longtemps considérée comme une activité secondaire, voire accessoire, elle gagne progressivement sa place dans la communication des entreprises, des institutions et des personnalités.

« On voit un peu partout certaines entreprises, institutions, et même des personnalités ont leur propre photographe », constate-t-il avec satisfaction.

Pour lui, cette évolution laisse entrevoir des perspectives intéressantes pour les jeunes qui souhaitent faire carrière dans les métiers de l’image.

Revenir pour bâtir  

Son propre parcours nourrit également sa réflexion sur la mobilité des jeunes Africains. Parti au Burkina Faso pour se former, Hermann est revenu au Tchad avant de construire progressivement sa carrière. Son expérience l’amène aujourd’hui à encourager les jeunes à envisager le retour comme une partie du projet migratoire.

« Je conseille toujours qu’il faut partir avec un projet de retour. Si on reste tous à l’étranger, qui va construire le pays pour nous ? », s’interroge-t-il.

Une conviction qui résume aussi son propre parcours : partir pour apprendre, revenir pour entreprendre et mettre ses compétences au service de son pays.

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Projection : former une nouvelle génération

L’ambition d’Hermann ne s’arrête pas à sa propre réussite. Le jeune cinéaste nourrit un rêve plus grand : voir naître au Tchad une véritable école du son et de l’image.

Pour lui, une telle structure pourrait offrir aux jeunes passionnés un cadre de formation et de création, mais aussi contribuer à limiter la fuite des compétences et les départs risqués vers l’extérieur.

Il connaît, dit-il, de nombreux jeunes Tchadiens qui disposent de projets de films mais qui ne parviennent pas à les concrétiser faute de moyens.

« Je connais beaucoup de jeunes tchadiens avec des projets de réalisation de films mais par manque de moyens leurs projets ne sont pas réalisés », confie-t-il.

Son appel est donc clair : l’État doit davantage investir dans les métiers du cinéma, de la photographie et, plus largement, dans les industries créatives, qu’il considère comme des secteurs porteurs pour la jeunesse.

Son deuxième rêve est plus personnel, mais tout aussi ambitieux : créer sa propre structure afin de former à son tour des jeunes passionnés de photographie.

Car le parcours d’Hermann semble lui avoir appris une chose : lorsqu’une porte se ferme, il faut parfois changer de chemin sans abandonner son rêve.

Reste cependant un obstacle majeur : l’environnement économique. Le jeune photographe déplore les difficultés rencontrées par les jeunes qui souhaitent entreprendre au Tchad et l’insuffisance des mécanismes de financement destinés à leurs projets.

« Le Tchad ne donne pas un climat favorable pour entreprendre », déplore-t-il.

Entre les difficultés d’hier et les ambitions de demain, Hermann du Tchad poursuit pourtant sa route. Son appareil photo est devenu son outil de travail, mais aussi le moyen par lequel il raconte son pays, ses hommes, ses femmes et leurs histoires.

Son itinéraire, de l’ENAM aux plateaux de cinéma, d’un mariage payé 50 000 francs CFA aux couloirs de l’ONU à New York, raconte finalement une autre histoire : celle d’un jeune diplômé qui, confronté au chômage et aux portes fermées, a choisi de transformer l’échec en opportunité.

Une histoire de reconversion, mais surtout une histoire de résilience.

Ngarnaissem Nearamel Hermann