Une enquête de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), menée en mars 2026 auprès de 1 604 migrants à Faya et Kalait, montre que le nord du Tchad est à la fois une destination et un espace de transit. Si 55 % des personnes interrogées exercent une activité économique, l’étude publiée le 1er octobre 2026, met aussi en évidence des situations de contrainte au travail, d’endettement et de difficultés d’accès aux services essentiels.
Situées dans le nord du Tchad, la ville de Faya, chef-lieu de la province du Borkou, et Kalait, chef-lieu du département Mourtch dans la province de l’Ennedi-Ouest, constituent des zones importantes de transit et de présence de migrants. Dans ces villes, la migration ne se limite pas au passage vers l’Afrique du Nord. Près de la moitié des personnes interrogées (48 %) considéraient le Tchad comme leur destination finale au moment de leur départ. À l’inverse, 45 % avaient rejoint le pays avec l’intention de poursuivre leur parcours, principalement vers la Libye. Cette diversité des parcours apparaît aussi dans les motifs de départ. Selon l’enquête, 57 % des migrants ont quitté leur lieu de résidence en raison de conflits, tandis que 32 % disent avoir migré à la recherche d’un emploi ou de meilleures conditions de subsistance. La population étudiée est majoritairement jeune : 77 % ont moins de 35 ans, avec un âge moyen de 28 ans. Les Soudanais représentent 47 % des personnes interrogées et les Nigérians 34 %.
D’après le document, l’activité économique occupe une place importante dans les parcours observés. Plus de la moitié des migrants interrogés, soit 55 %, exercent une activité. Les services domestiques arrivent en tête avec 30 %, devant le bâtiment et les travaux publics (9 %), l’agriculture (7 %), l’hébergement-restauration (6 %) et le commerce (6 %). Près de la moitié des actifs se déclarent travailleurs indépendants et 30 % salariés. Les revenus restent cependant modestes et varient fortement selon le lieu. Le revenu mensuel moyen est estimé à 78 160 FCFA à Kalait contre 32 385 FCFA à Faya. L’écart est également marqué entre les sexes : 73 667 FCFA en moyenne pour les hommes contre 41 313 FCFA pour les femmes. Malgré ces revenus, 40 % des migrants interrogés déclarent envoyer de l’argent dans leur pays d’origine. Dans 88 % des cas, ces transferts servent à soutenir la famille ou les proches pour les dépenses du ménage.
Pour certains, le séjour au Tchad apparaît ainsi comme une étape permettant de travailler, d’épargner ou de soutenir les proches restés au pays. L’enquête montre toutefois que cette recherche de revenus peut aussi s’accompagner de formes de dépendance.
Des conditions de travail éloignées des attentes
Un tiers des migrants interrogés déclarent avoir été contraints ou forcés de travailler à Faya ou Kalait. Parmi eux, 53 % expliquent cette situation par l’absence d’autres possibilités d’emploi, 14 % par le remboursement de dettes et 6 % par des pressions exercées par les employeurs. Par ailleurs, 71 % indiquent que les conditions de travail rencontrées diffèrent des informations qui leur avaient été communiquées avant leur départ.
L’endettement constitue une autre source de vulnérabilité. 14 % des personnes interrogées ont contracté une dette pour financer leur migration. Parmi celles-ci, 5 % indiquent que le remboursement doit se faire sous forme de travail. Le rapport relève que de telles situations peuvent constituer des signes de risque d’exploitation ou de traite lorsque l’endettement conduit un migrant à accepter des conditions de travail non prévues ou difficiles à quitter. Le recours aux passeurs concerne une minorité des personnes enquêtées : 120 sur 1 604, soit 7 %. Mais parmi les migrants concernés, 58 % déclarent avoir encore des dettes envers leur passeur. Le rapport précise que le faible nombre de personnes ayant eu recours à ces services impose par ailleurs une certaine prudence dans l’interprétation des analyses qui leur sont consacrées.
Dans ces deux villes, les problèmes de sécurité constituent aussi la principale difficulté citée, par 43 % des migrants, suivis des barrières linguistiques (42 %) et des violences physiques (25 %). L’accès aux soins reste également difficile. 57 % des hommes et 47 % des femmes déclarent rencontrer des difficultés pour accéder aux services de santé. La question des documents d’identité constitue un autre facteur de fragilité. La moitié des migrants interrogés n’en possèdent aucun. Parmi eux, 48 % déclarent les avoir perdus et 41 % n’en avoir jamais possédé. Dans 3 % des cas, les documents auraient été retenus par une tierce personne ou un passeur.
Une mobilité qui ne s’arrête pas à Faya et Kalait
Le séjour dans ces deux localités ne signifie pas nécessairement une installation durable. Six migrants sur dix envisagent de quitter leur lieu de résidence dans les douze mois suivant l’enquête. Parmi eux, 57 % souhaitent rejoindre un autre pays, la Libye étant citée par 56 % de ceux qui envisagent cette option. Dans le même temps, 26 % prévoient de retourner dans leur pays ou leur localité de résidence habituelle. Ces chiffres montrent des parcours migratoires qui évoluent au gré des possibilités économiques, des contraintes et des projets individuels. Le rapport souligne d’ailleurs que certains migrants peuvent chercher à travailler et à épargner avant de poursuivre leur parcours ou de rentrer chez eux.
À travers Faya et Kalait, l’étude donne ainsi à voir un nord du Tchad où se croisent migration de travail, mobilité de transit et déplacements liés aux conflits. Elle met surtout en évidence un enjeu de protection des migrants.
L’OIM recommande à cet égard de renforcer les possibilités de migration sûre et l’assistance aux migrants en transit ou récemment arrivés, de faciliter leur accès aux services et aux documents, de soutenir leur intégration socio-économique et de promouvoir des emplois formels ainsi que la formation professionnelle, avec une attention particulière à l’inclusion économique des femmes.