Dans les localités rurales de la région de la Kara, des activités maraîchères, des formations pratiques et des initiatives d’épargne permettent à des femmes de contribuer davantage aux dépenses de leurs ménages. Les expériences de Samadja Oubayabam et de Tchoro Malassiwa illustrent le rôle que peut jouer l’autonomisation économique dans le renforcement des moyens de subsistance, sans pour autant déterminer à elle seule les décisions migratoires.
Dans les campagnes du nord du Togo, les perspectives économiques peuvent peser lourd dans les décisions des familles. Lorsque les revenus sont insuffisants, que les récoltes ne couvrent pas les besoins alimentaires ou que les possibilités d’emploi se font rares, partir à la recherche de meilleures conditions de vie peut apparaître comme une solution. Pour les femmes rurales, ces contraintes s’ajoutent souvent aux responsabilités liées à l’alimentation, à l’éducation des enfants et à la gestion quotidienne du foyer.
Mais au-delà du départ, une autre question mérite d’être posée : quelles possibilités les femmes peuvent-elles développer sur place pour améliorer leurs conditions de vie et celles de leurs familles ?
Dans la région de la Kara, deux bénéficiaires d’un projet « Food for Assets (FFA) du Programme Alimentaire Mondial (PAM) apportent des éléments de réponse. Samadja Oubayabam et Tchoro Malassiwa racontent comment des activités agricoles, des formations et des mécanismes d’épargne leur permettent de renforcer progressivement leurs capacités économiques. Leurs témoignages montrent que l’autonomisation ne repose pas nécessairement sur une transformation spectaculaire, mais peut commencer par des changements concrets dans la vie quotidienne.
Le potager, un moyen de produire, d’économiser et de gagner de l’argent
Pour Samadja Oubayabam, bénéficiaire du projet FFA, le changement s’observe d’abord dans son potager. Depuis trois ans, elle cultive des légumes qui contribuent à l’alimentation de son ménage. « Depuis trois ans, je n’achète plus, notamment la tomate, le gombo, le piment et puis les épinards », explique-t-elle.
Cette évolution représente un avantage économique pour son foyer. En produisant elle-même une partie des légumes nécessaires à la préparation des repas, elle réduit certaines dépenses alimentaires. L’intérêt du jardin ne se limite toutefois pas à l’autoconsommation : les récoltes excédentaires peuvent également être vendues pour générer des revenus.
« J’utilise ces légumes pour ma consommation et le surplus est vendu pour générer des revenus », précise-t-elle. Elle résume son ambition en ces termes : « L’objectif, c’est que je puisse générer des revenus ici et réduire ma pauvreté. »
Cette volonté de tirer parti des ressources disponibles sur place est importante dans un contexte où les ménages ruraux doivent faire face à des besoins multiples. Les dépenses alimentaires, la scolarité des enfants et les autres charges domestiques peuvent peser sur des budgets limités. Disposer d’une production régulière permet de couvrir une partie des besoins et, lorsque les conditions le permettent, de dégager un revenu complémentaire.
Samadja insiste également sur la possibilité de cultiver toute l’année sur sa parcelle. « Sur cette petite superficie, je n’ai pas de saison sans production. Je produis à tout moment parce que j’ai de l’eau et donc, quand je finis de récolter, je reprends », indique-t-elle.
La disponibilité de l’eau constitue ici un élément déterminant. Elle lui permet d’envisager une production au-delà des seules périodes de pluie et de diversifier les cultures selon les conditions observées. Sur une parcelle où elle a précédemment récolté du sorgho, elle a ainsi choisi de planter des tomates, du haricot, du piment et du gombo, estimant que les conditions ne garantissaient pas une nouvelle récolte de sorgho.
Son expérience montre aussi que l’apprentissage agricole est un processus continu. Après avoir été formée à la mise en place du potager, elle a découvert l’utilisation de fertilisants, notamment le moukouna, selon le terme qu’elle emploie. Elle prévoit d’en tester sur une partie de sa parcelle afin d’observer les résultats, tout en maintenant sa production habituelle sur l’autre partie.
Cette démarche traduit une volonté d’expérimenter de nouvelles pratiques sans abandonner immédiatement celles dont elle connaît les résultats. Elle souligne également l’importance de l’accompagnement technique pour aider les productrices à adapter leurs méthodes aux réalités de leurs exploitations.
À Tamdè Lao, contribuer aux dépenses du ménage change les perspectives
À Tamdelao, le témoignage de Tchoro Malassiwa met en évidence une autre dimension de l’autonomisation : la possibilité pour les femmes de participer davantage aux dépenses familiales.
« Avant le projet, notre vie était autre », raconte-t-elle. Elle décrit une organisation dans laquelle son mari assumait seul l’essentiel des dépenses du foyer. Depuis sa participation au projet, elle estime pouvoir contribuer à certaines charges, notamment celles liées aux enfants, aux fournitures scolaires et à la préparation des repas.
« Aujourd’hui, je vois que je vais appuyer papa dans des petites dépenses à la maison », explique-t-elle.
Cette contribution, même modeste, peut avoir des effets importants sur l’équilibre économique du ménage. Elle permet de répartir une partie des responsabilités financières et peut offrir davantage de marge de manœuvre lorsque surviennent des dépenses imprévues.
Pour Tchoro, les bénéfices du projet dépassent cependant la seule production alimentaire. Elle évoque également une formation à la construction de foyers améliorés. Cette compétence pourrait devenir une activité rémunératrice : « Avec cette formation, on peut aller construire aussi, prendre de l’argent. Pourquoi pas ? »
L’intérêt de cette formation réside dans la possibilité de diversifier les sources de revenus. Le maraîchage peut répondre aux besoins alimentaires et commerciaux du ménage, tandis qu’une compétence technique peut ouvrir des perspectives de prestations rémunérées auprès d’autres familles.
Cette diversification est particulièrement importante pour les ménages dont les revenus dépendent fortement des activités agricoles. Lorsque les récoltes sont insuffisantes ou que les conditions de production deviennent défavorables, disposer d’autres compétences peut offrir des possibilités supplémentaires pour faire face aux dépenses.
Les formations acquises dans le cadre du projet constituent ainsi, pour Tchoro, des ressources qu’elle peut potentiellement mobiliser au-delà des activités initialement prévues.
L’épargne collective, un outil pour préparer l’avenir
Un autre changement évoqué par Tchoro Malassiwa concerne la création d’un groupe d’épargne entre femmes. Les participantes mettent de l’argent de côté et peuvent ainsi constituer progressivement une somme qu’elles récupèrent selon les modalités de leur groupe.
« Aujourd’hui, nous avons créé aussi un groupe d’épargne », explique-t-elle. Elle ajoute que les femmes parviennent à économiser et qu’à la fin de l’année, chacune peut disposer d’une somme susceptible de financer certains achats.
L’épargne collective peut jouer plusieurs rôles dans les économies rurales. Elle aide à organiser de petites économies régulières, favorise une certaine discipline financière et peut faciliter le financement de dépenses que les revenus quotidiens ne permettent pas toujours de couvrir.
Selon le fonctionnement du groupe, elle peut également soutenir l’achat de matériel, le développement d’une activité commerciale ou la prise en charge de besoins familiaux. Ces possibilités dépendent toutefois des montants épargnés, des règles collectives et de la capacité de chaque membre à maintenir ses contributions.
Au-delà de l’argent, ces groupes peuvent favoriser les échanges d’expériences et l’entraide entre participantes. Ils constituent un espace où les femmes peuvent partager leurs difficultés, discuter de leurs projets et renforcer leurs capacités à gérer leurs ressources.
L’expérience de Tchoro montre que l’autonomisation économique ne se limite pas à la capacité de gagner de l’argent. Elle concerne aussi la possibilité de conserver une partie de ses revenus, de planifier certaines dépenses et de se préparer à des besoins futurs.
Migration rurale : créer des possibilités sans nier le désir de partir
Les expériences de Samadja et de Tchoro éclairent une question plus large : quel rôle les initiatives économiques locales peuvent-elles jouer dans les dynamiques migratoires ?
En Afrique, les mobilités répondent à des motivations diverses. Certaines personnes partent pour étudier, rejoindre leur famille, accéder à un emploi ou développer une activité commerciale. D’autres quittent leur localité parce qu’elles disposent de possibilités limitées pour subvenir à leurs besoins. Ces facteurs peuvent se combiner, et les décisions migratoires ne sont jamais réductibles à une seule cause.
Dans les zones rurales, l’insuffisance des revenus, les difficultés d’accès aux ressources productives et la vulnérabilité des activités agricoles peuvent contribuer au désir de chercher des perspectives ailleurs. Les femmes ne sont pas étrangères à ces dynamiques : elles peuvent migrer pour travailler, entreprendre, poursuivre une formation ou améliorer les conditions de vie de leurs proches.
Le renforcement des activités économiques locales peut néanmoins élargir les possibilités qui s’offrent à elles. Une femme capable de produire une partie de son alimentation, de commercialiser des surplus, de mobiliser une compétence rémunératrice et d’épargner dispose de ressources supplémentaires pour faire face aux difficultés du quotidien.
Cela ne signifie pas que l’autonomisation économique empêche nécessairement la migration. Une femme dont les revenus augmentent peut toujours choisir de partir pour poursuivre ses études, développer son commerce ou rejoindre des proches. Elle peut également utiliser les ressources acquises pour financer un projet ailleurs. L’enjeu n’est donc pas de retenir les populations à tout prix, mais de leur permettre de choisir leurs trajectoires dans de meilleures conditions.
À cet égard, les initiatives de développement rural peuvent contribuer à réduire certaines contraintes économiques susceptibles d’alimenter les départs contraints. Leur portée dépend cependant de leur capacité à générer des revenus suffisamment réguliers, à résister aux chocs et à ouvrir des perspectives durables.
Au-delà des formations, consolider les acquis
Les témoignages recueillis dans la région de la Kara mettent en évidence plusieurs leviers complémentaires : la production maraîchère, l’accès à l’eau, l’apprentissage de nouvelles techniques, la diversification des activités et l’épargne collective.
Pour que ces acquis se maintiennent dans le temps, plusieurs conditions restent importantes. Les productrices ont besoin d’un accès durable à l’eau, aux semences, aux outils et à un accompagnement technique adapté. La possibilité de vendre les excédents à des prix rémunérateurs compte également, tout comme l’accès aux marchés et aux moyens de conservation des récoltes.
Les compétences acquises grâce aux formations doivent, elles aussi, pouvoir déboucher sur des activités viables. Dans le cas des foyers améliorés, par exemple, les perspectives de revenus évoquées par Tchoro dépendront notamment de la demande locale, de la disponibilité des matériaux et de sa capacité à proposer ses services.
Enfin, l’autonomisation économique gagne à s’accompagner d’une participation effective des femmes aux décisions qui concernent les ressources du ménage, leurs activités et leurs projets. Le fait de contribuer aux dépenses familiales constitue une évolution importante, mais les possibilités de décider de l’utilisation des revenus, de contrôler les ressources et d’investir dans ses propres initiatives sont également essentielles.
Les deux témoignages ne suffisent pas à mesurer l’impact global du projet sur les revenus des ménages ou sur les migrations dans les localités concernées. Ils permettent néanmoins d’identifier des changements concrets dans les pratiques et les perspectives des bénéficiaires.
Donner aux femmes rurales davantage de choix
Dans les localités rurales de la région de la Kara, les expériences de Samadja Oubayabam et de Tchoro Malassiwa montrent que l’autonomisation économique peut commencer par des gestes simples : cultiver les légumes consommés à la maison, vendre une partie des récoltes, apprendre un nouveau métier ou mettre régulièrement de l’argent de côté.
Ces activités ne suppriment pas toutes les difficultés auxquelles les femmes sont confrontées. Elles peuvent toutefois renforcer leurs capacités à répondre aux besoins de leurs familles et à envisager de nouveaux projets.
Dans le débat sur la migration, cette dimension mérite une attention particulière. La question n’est pas seulement de comprendre pourquoi les personnes partent, mais aussi d’examiner les conditions qui leur permettent de construire leur avenir là où elles vivent, si tel est leur choix.
L’autonomisation des femmes rurales ne doit donc pas être présentée comme une solution unique aux migrations, mais comme une composante d’une politique plus large de résilience, de développement local et d’égalité des chances. En donnant aux femmes davantage de ressources, de compétences et de possibilités de décision, ces initiatives peuvent contribuer à élargir leurs choix, qu’elles décident de rester, de se déplacer ou de revenir.