Face à des crises de plus en plus complexes en Afrique et dans le monde, le président de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples, Modibo Sacko, a lancé un appel à repenser en profondeur la gouvernance migratoire à l’aune des droits humains. Dans une interview avec Dialogue Migration, au terme de sa leçon inaugurale dense et engagée, lors de la 7e édition du Forum Harmattan, en février 2026, il est revenu sur l’urgence de l’heure.

La migration n’est plus seulement une question de mobilité. Elle est devenue, selon le président de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples, Modibo Sacko, « un révélateur » des fractures du monde contemporain. Révélateur des inégalités, des crises climatiques, des conflits et, surtout, de la capacité des systèmes juridiques à protéger l’humain dans toute sa dignité.

Le juge a insisté sur les causes profondes des migrations contemporaines. Selon lui, elles ne relèvent plus de simples choix individuels, mais de contraintes structurelles : conflits armés, catastrophes climatiques, insécurité alimentaire, crises sanitaires.

S’appuyant sur les données du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), il rappelle que plus de 100 millions de personnes sont aujourd’hui déplacées dans le monde.

« Ce chiffre n’est pas qu’une statistique, il traduit l’ampleur des crises auxquelles fait face notre humanité commune », souligne-t-il.

Derrière les chiffres, des vies humaines et une question juridique avant tout

Chaque semaine, rappelle-t-il, les images de migrants en détresse envahissent les écrans :

« Des pirogues surchargées tanguant sur la mer, des familles fuyant conflits, sécheresse ou persécution ».

Pour le juge, ces images ne doivent pas être banalisées : « Elles ne sont pas des statistiques, elles rappellent des vies, des espoirs brisés et des parcours forcés ».

La migration cesse alors d’être une abstraction pour devenir une réalité humaine qui interpelle les consciences et met à l’épreuve les systèmes juridiques.

Au-delà de sa dimension sociale, la migration est désormais une question de droit. Dans les prétoires, elle se traduit par des situations concrètes : expulsions collectives, détentions arbitraires, discriminations fondées sur la nationalité.

« La migration devient alors une question juridique. Elle engage la protection effective des droits fondamentaux », affirme le magistrat.

Elle met également à l’épreuve la cohérence du système africain des droits humains, confronté à des réalités de plus en plus complexes.

Un cadre juridique encore insuffisant pour l’inclusion

Face à ces mutations, les instruments juridiques existants montrent leurs limites.

La Convention de Genève de 1951, pilier du droit des réfugiés, apparaît aujourd’hui partiellement inadaptée. « Elle protège contre les persécutions individuelles, mais ne couvre pas pleinement les déplacements liés aux catastrophes climatiques ou aux crises économiques », explique-t-il.

Quant au Pacte mondial pour les migrations, il constitue une avancée, mais reste non contraignant. Résultat : une gouvernance migratoire fragmentée, marquée par une tension persistante entre souveraineté des États et universalité des droits humains.

Pour Modibo Sacko, l’inclusion est une exigence juridique et non une faveur. « L’inclusion des migrants n’est pas une politique de bienveillance. Elle constitue une exigence juridique ».

Une exigence qui repose sur les principes fondamentaux du droit des droits de l’homme, mais aussi sur la philosophie africaine de l’Ubuntu : « Je suis parce que nous sommes ».

Dans cette logique, la dignité humaine ne dépend ni du statut administratif ni de la nationalité. Le principe de non-discrimination impose aux États de garantir l’accès effectif aux droits fondamentaux à toute personne, y compris les migrants en situation irrégulière.

Du rôle déterminant du juge africain

Dans ce paysage, la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples apparaît comme un acteur clé. À travers sa jurisprudence, elle contribue à transformer les migrants en véritables sujets de droit. Le juge cite plusieurs décisions emblématiques, notamment contre la Tanzanie, où la Cour a sanctionné des violations du droit à un procès équitable concernant des ressortissants étrangers. Dans ces affaires, la Cour a affirmé un principe fondamental :

« La qualité d’étranger ne limite pas la protection juridique », a-t-il souligné. Une position qui renforce l’universalité des droits et rappelle aux États leurs obligations.

Pour Modibo Sacko, l’enjeu est désormais clair : il faut repenser la gouvernance migratoire à la lumière des droits humains. « Le droit ne doit pas être un instrument de peur. Il doit être un instrument de justice », insiste-t-il.

Cela implique de dépasser les logiques d’exclusion pour privilégier des approches fondées sur la responsabilité, la solidarité et le respect de la dignité humaine.

Le président de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples invite à changer de regard : la migration n’est pas seulement une crise à gérer, mais aussi une opportunité historique. « La migration constitue un défi juridique majeur, mais aussi une opportunité de repenser la gouvernance autour de la vie humaine », affirme-t-il.

Une ambition qui repose sur une action collective impliquant juges, États, universitaires et société civile. Car, au fond, la question reste entière : comment concilier souveraineté nationale et protection universelle des droits humains ?

C’est, selon lui, à cette condition que pourra émerger une gouvernance migratoire africaine « fidèle à l’esprit » des instruments régionaux et capable de transformer les mobilités humaines en levier de développement.