Canots pneumatiques, traversées de la Méditerranée, naufrages et images de migrants secourus : ces scènes occupent une place disproportionnée dans les représentations européennes de la migration africaine. Pourtant, les données internationales racontent une histoire beaucoup plus complexe. La majorité des migrants africains restent sur le continent, tandis que la plupart des personnes contraintes de fuir ne franchissent même pas une frontière internationale.

Dans le débat public européen, la migration africaine est souvent associée à quelques images devenues familières : des embarcations surchargées en Méditerranée, des hommes et des femmes débarquant sur les côtes européennes, des opérations de sauvetage ou encore des témoignages sur les violences subies sur les routes migratoires.

Ces images sont réelles. Les drames qu’elles documentent le sont également. Mais leur visibilité médiatique ne doit pas être confondue avec leur poids réel dans l’ensemble des mobilités africaines.

C’est précisément l’un des principaux enseignements d’une analyse consacrée aux dynamiques migratoires africaines à partir des données du Département des affaires économiques et sociales des Nations unies (ONU-DAES), complétées par les données du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et du Centre de surveillance des déplacements internes (IDMC).

Les chiffres montrent une réalité souvent absente des représentations dominantes : la migration africaine est d’abord une migration africaine.

La majorité des migrants africains restent en Afrique

En 2024, le monde comptait environ 304 millions de migrants internationaux. Les personnes originaires d’Afrique représentaient environ 15 % de cet ensemble.

Mais le chiffre le plus révélateur concerne leur destination.

Environ 25 millions d’Africains vivaient dans un autre pays africain que celui où ils étaient nés ou dont ils avaient la nationalité. À titre de comparaison, environ 20,7 millions d’Africains vivaient en dehors du continent.

Autrement dit, les Africains vivant dans un autre pays africain étaient environ 21 % plus nombreux que ceux installés hors d’Afrique.

Cette donnée suffit à remettre en question une représentation particulièrement répandue : celle d’un continent dont la population chercherait massivement à rejoindre l’Europe.

La réalité est beaucoup plus régionale.

Un Nigérien peut migrer vers la Côte d’Ivoire, un Burkinabè vers le Ghana, un Congolais vers l’Angola, un Zimbabwéen vers l’Afrique du Sud ou encore un Togolais vers le Ghana, le Bénin ou la Côte d’Ivoire.

Ces mobilités sont parfois temporaires, circulaires ou liées au travail, au commerce, aux études ou aux relations familiales.

Elles sont pourtant beaucoup moins visibles dans les médias internationaux que les traversées de la Méditerranée.

Pourquoi l’Afrique migre-t-elle d’abord vers l’Afrique ?

Plusieurs facteurs expliquent cette prédominance de la mobilité intracontinentale.

Le premier est géographique. Se déplacer vers un pays voisin nécessite généralement moins de ressources financières et logistiques qu’entreprendre un voyage vers l’Europe, l’Amérique du Nord ou le Moyen-Orient.

Le deuxième facteur est institutionnel.

Certaines communautés économiques régionales africaines ont développé des mécanismes facilitant la circulation des personnes. En Afrique de l’Ouest, le principe de libre circulation au sein de la CEDEAO a historiquement facilité les déplacements entre les États membres.

La proximité linguistique, culturelle et familiale joue également un rôle.

À cela s’ajoutent les besoins économiques. Les écarts de revenus et les possibilités d’emploi entre pays voisins constituent des facteurs importants de mobilité.

Cette réalité est particulièrement importante pour comprendre les migrations ouest-africaines. La frontière ne représente pas nécessairement une rupture sociale ou économique : les populations peuvent avoir des liens familiaux, commerciaux et culturels de part et d’autre des frontières.

Tous les migrants africains ne sont pas des réfugiés

Autre confusion fréquente : assimiler migration africaine et fuite devant les conflits.

Les guerres, les violences et les persécutions provoquent effectivement d’importants déplacements. Mais la majorité des migrants africains ne sont pas des réfugiés.

Environ 45,8 millions d’Africains vivaient comme migrants internationaux dans le monde, parmi lesquels environ 12,2 millions étaient réfugiés ou demandeurs d’asile.

Cela signifie qu’une majorité des migrants africains se déplacent pour d’autres raisons : emploi, études, commerce, regroupement familial, opportunités économiques ou autres projets personnels.

Cette distinction est essentielle.

Un jeune qui quitte Lomé pour poursuivre des études à l’étranger n’a pas le même parcours qu’une famille qui fuit une guerre. Une commerçante qui traverse régulièrement une frontière pour son activité économique n’est pas dans la même situation qu’une personne contrainte de fuir son village sous la menace d’un groupe armé.

Mettre toutes ces trajectoires dans la même catégorie revient à effacer la diversité des expériences migratoires.

Quand la guerre force à partir, la plupart restent à proximité

La confusion devient encore plus problématique lorsqu’on parle des déplacements forcés.

À la fin de 2024, plus de 120 millions de personnes étaient déplacées de force dans le monde, selon le HCR. Mais environ 73,5 millions, soit près de 60 %, étaient des personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays.

Elles avaient donc quitté leur domicile, mais pas leur pays.

L’Afrique illustre particulièrement cette réalité.

Les conflits au Soudan et en République démocratique du Congo ont provoqué d’immenses mouvements de populations à l’intérieur des frontières nationales. Les pays voisins accueillent également des millions de réfugiés.

Cela signifie qu’une personne qui fuit une guerre au Soudan ne prend pas automatiquement la direction de la Méditerranée.

Elle peut se déplacer dans une autre partie du pays ou franchir la frontière vers le Tchad, le Soudan du Sud, l’Égypte ou l’Éthiopie.

La proximité géographique reste donc un facteur déterminant dans les déplacements forcés.

Les pays africains sont aussi des pays d’accueil

Cette réalité oblige également à changer de regard sur les pays africains.

L’Afrique n’est pas seulement un continent de départ. Elle est aussi un continent de destination et d’accueil. Des pays comme l’Ouganda, la Côte d’Ivoire, l’Afrique du Sud ou le Nigeria accueillent d’importantes populations migrantes et réfugiées. Cette situation est particulièrement importante dans le cas des déplacements forcés.

Des pays disposant de ressources limitées assument une part considérable de l’accueil et de la protection des populations déplacées.

Cette réalité est souvent absente du récit médiatique centré sur les frontières européennes.

Pourtant, elle constitue une composante essentielle de la géographie mondiale des migrations.

Le cas européen : une réalité différente de l’image médiatique

La migration africaine vers l’Europe existe bel et bien. Elle ne doit évidemment pas être minimisée.

Mais elle doit être replacée dans l’ensemble des mobilités.

Les données disponibles sur l’Union européenne montrent notamment que les migrations africaines vers l’Europe ne se limitent pas aux demandes d’asile.

En 2024, les permis de séjour délivrés à des ressortissants africains pour des raisons liées notamment au travail, aux études ou à la famille étaient beaucoup plus nombreux que les premières demandes d’asile : environ 670 000 permis de séjour, contre environ 240 000 premières demandes d’asile, selon les données citées dans l’analyse.

Cette comparaison est importante.

Elle montre que même lorsqu’ils se dirigent vers l’Europe, les Africains ne sont pas tous des personnes fuyant la guerre ou entrant de manière irrégulière.

La mobilité africaine vers l’Europe comprend également des étudiants, des travailleurs, des membres de familles, des entrepreneurs et d’autres catégories de migrants.

Le paradoxe des routes dangereuses

Un paradoxe apparaît alors. Les voies régulières vers l’Europe sont souvent difficiles d’accès pour une grande partie des Africains. Les procédures de visa peuvent être coûteuses, complexes et incertaines.

Dans le même temps, les possibilités de migration régulière pour le travail ou les études restent limitées par rapport à la demande.

Cette situation contribue à rendre certaines routes irrégulières plus visibles.

Les personnes qui n’ont pas accès à une voie régulière peuvent se tourner vers des intermédiaires et des itinéraires dangereux.

La traversée de la Méditerranée devient alors l’extrémité visible d’un parcours beaucoup plus long.

Quand l’image influence la politique

Cette représentation n’est pas sans conséquence.

Si la migration africaine est principalement perçue comme une menace ou comme une « crise » imminente, les réponses publiques risquent de privilégier le contrôle des frontières, la dissuasion et la limitation des arrivées.

Or, une politique migratoire efficace doit tenir compte de la diversité des mobilités. Elle doit aussi prendre en considération les pays africains qui accueillent eux-mêmes d’importantes populations migrantes et réfugiées.

Cela signifie notamment renforcer les capacités d’accueil, améliorer les données, développer les voies régulières de mobilité et soutenir les mécanismes africains de libre circulation.

Attention aux limites des chiffres

Il faut toutefois rester prudent dans l’interprétation des statistiques.

Les données de l’ONU-DAES utilisées pour mesurer les migrations internationales sont principalement des données de stock. Elles indiquent combien de migrants vivent dans un pays à un moment donné, mais ne permettent pas toujours de savoir précisément quand ils ont migré ni pourquoi. Elles ne permettent pas non plus de saisir toute la mobilité temporaire ou circulaire.

La migration interne, quant à elle, est largement absente de ces statistiques sur les migrations internationales. C’est pourquoi les données du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et de l’Institut des sciences du Digital, Management Cognition (IDMC) sont indispensables pour comprendre les déplacements forcés à l’intérieur des pays. Cette limite méthodologique rappelle une règle essentielle pour le journalisme de données : un chiffre ne raconte jamais toute l’histoire.

Repenser le récit migratoire

Pour Dialogue-Migration, l’enjeu n’est donc pas de nier les départs vers l’Europe, ni de minimiser les drames des routes migratoires. Il est de remettre chaque phénomène à sa juste place.

L’Afrique migre. Mais elle ne migre pas principalement vers l’Europe. Les Africains franchissent des frontières, mais souvent celles de pays voisins.

Les conflits déplacent des millions de personnes, mais la majorité des personnes contraintes de fuir restent dans leur propre pays ou dans leur région.

Et lorsqu’ils atteignent l’Europe, les migrants africains ne sont pas nécessairement des réfugiés : beaucoup sont étudiants, travailleurs, membres de familles ou entrepreneurs. Cette réalité invite à sortir d’une lecture uniquement sécuritaire de la migration.

Koffi Dzakpata