Le changement environnemental ne produit pas les mêmes formes de mobilité à travers l’Afrique de l’Ouest. Il affecte les moyens de subsistance, l’accès aux ressources et la capacité des populations à rester, partir, circuler ou revenir. En s’appuyant sur le rapport de l’OIM – Agence des Nations Unies pour les migrations, publié en 2021, Migration environnementale, déplacements liés aux catastrophes et relocalisation planifiée en Afrique de l’Ouest, cet article déplace le regard : il ne s’agit plus d’identifier des « migrants climatiques », mais de comprendre comment le changement climatique reconfigure progressivement l’éventail des choix qui s’offrent aux personnes. Cette perspective met également en lumière le rôle du genre, des inégalités et des politiques publiques dans la formation des trajectoires de mobilité à travers la région.

Le changement climatique ne fait pas bouger tout le monde de la même manière

L’expression « migration climatique » peut donner l’impression que le changement environnemental produit un enchaînement quasi automatique : la sécheresse survient, les récoltes déclinent et les populations partent. La réalité, en Afrique de l’Ouest, est bien plus complexe. Comme le documente le rapport de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), Migration environnementale, déplacements liés aux catastrophes et relocalisation planifiée en Afrique de l’Ouest, la région possède une longue histoire de mobilité liée aux conditions environnementales, tandis que les mouvements intrarégionaux demeurent une caractéristique déterminante de ses systèmes migratoires. La mobilité n’est donc pas un phénomène nouveau, créé par le changement climatique. Elle constitue depuis longtemps un moyen d’accéder à l’emploi et aux marchés, de diversifier les moyens de subsistance, de répondre aux conditions saisonnières et d’entretenir les liens sociaux et économiques entre les territoires.

Cette distinction est importante, car le changement environnemental ne crée pas nécessairement des formes de mobilité entièrement nouvelles. Il peut plutôt modifier les conditions dans lesquelles des formes de mobilité existantes deviennent possibles, nécessaires ou de plus en plus difficiles. Lorsque les pluies deviennent moins prévisibles, que les pâturages se dégradent, que les ressources halieutiques déclinent ou que l’érosion côtière touche progressivement des zones habitées, la réponse immédiate n’est pas forcément le départ définitif. Les ménages peuvent ajuster les calendriers agricoles, diversifier leurs moyens de subsistance, envoyer l’un des leurs chercher un emploi temporaire ailleurs, déplacer le bétail ou s’appuyer davantage sur les transferts de fonds de proches installés en ville. Dans ces circonstances, la mobilité devient une stratégie parmi d’autres pour faire face aux pressions environnementales.

La difficulté apparaît lorsque ces options deviennent progressivement moins accessibles. Le changement climatique n’accroît pas seulement les pressions au départ ; il peut aussi rendre plus difficile le maintien des populations dans des conditions sûres, viables et économiquement durables. Ce constat rejoint les conclusions du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), en particulier le chapitre 9 de son Sixième rapport d’évaluation consacré à l’Afrique : les réponses migratoires aux aléas climatiques sont fortement déterminées par les conditions économiques, sociales, politiques et démographiques. Une même sécheresse, une même inondation ou une même hausse des températures peut donc produire des mobilités très différentes selon les lieux.

La relation peut même être paradoxale. La dégradation des moyens de subsistance peut accroître le besoin de partir tout en réduisant, dans le même temps, la capacité à le faire. Un ménage qui perd une récolte ou une partie de son bétail dispose de moins de ressources pour payer le transport, se loger ailleurs ou traverser une période sans revenu. Les plus exposés au stress environnemental ne sont donc pas nécessairement ceux qui voyagent le plus loin. Certains restent par choix ; d’autres, faute d’alternative réaliste. La distinction entre mobilité volontaire et immobilité contrainte peut ainsi se révéler plus éclairante qu’une simple opposition entre migrants et non-migrants.

Le rapport de l’OIM pointe également une importante lacune dans les données. Celles-ci sont généralement plus solides pour les déplacements internes que pour les mouvements transfrontaliers liés aux catastrophes, bien plus difficiles à documenter. Cet enjeu est particulièrement pertinent en Afrique de l’Ouest, où la mobilité transfrontalière fait depuis longtemps partie de la vie économique et sociale régionale, et où les frontières administratives ne correspondent pas toujours aux espaces dans lesquels les populations travaillent, commercent, entretiennent des liens familiaux et se déplacent. Le rapport souligne donc l’importance des institutions régionales, notamment l’Union africaine et la CEDEAO, pour élaborer des approches plus cohérentes de la migration environnementale, des déplacements liés aux catastrophes et de la relocalisation planifiée.

La migration peut soutenir l’adaptation, mais tout le monde ne peut pas en faire cet usage

Cette distinction appelle aussi une compréhension plus nuancée du lien entre mobilité et adaptation. Il serait trompeur de présenter toute forme de migration liée au changement environnemental comme une perte, ou comme la preuve d’un échec de l’adaptation. Dans bien des cas, une migration temporaire ou un déplacement vers une autre zone peut permettre aux ménages de préserver un revenu, de diversifier leurs moyens de subsistance et de réduire leur exposition aux risques environnementaux. Le GIEC reconnaît la migration comme une stratégie d’adaptation potentiellement importante en Afrique, en particulier lorsque les personnes disposent des ressources, de l’information et de la capacité d’agir nécessaires pour se déplacer. Que la migration produise ou non des effets positifs dépend donc, dans une large mesure, des droits, des ressources et des choix dont disposent celles et ceux qui partent.

Cela aide à comprendre l’importance persistante de la mobilité saisonnière et circulaire en Afrique de l’Ouest. Dans des économies qui restent fortement dépendantes de l’agriculture, de l’élevage et des ressources naturelles, la mobilité permet de répartir les risques dans le temps et dans l’espace. Un membre du ménage peut travailler temporairement ailleurs, envoyer un revenu au foyer et revenir lorsque les conditions agricoles ou économiques s’améliorent. La mobilité peut ainsi être une manière d’entretenir une relation avec un lieu plutôt que d’en rompre les liens.

Les travaux de la Banque mondiale sur la migration climatique en Afrique de l’Ouest soulignent néanmoins l’ampleur de la transformation qui pourrait advenir. Dans un scénario d’action climatique et de développement insuffisante, l’Afrique de l’Ouest pourrait compter jusqu’à 32 millions de migrants climatiques internes d’ici 2050. Ce chiffre ne doit pas être lu comme une projection déterministe de populations « chassées » de leurs territoires. Il illustre plutôt l’ampleur potentielle de la mobilité interne si les politiques de développement et d’adaptation ne parviennent pas à agir sur les facteurs qui influencent les décisions de départ.

Cette distinction a d’importantes implications pour les politiques publiques. La question ne devrait pas être seulement de savoir comment empêcher les gens de migrer. Elle devrait aussi être de savoir comment faire en sorte que la mobilité demeure une option viable, plutôt qu’une réponse imposée par l’épuisement de toutes les autres possibilités. Une migration entreprise tôt, avec des ressources suffisantes et une réelle marge de choix, n’a pas les mêmes implications qu’un déplacement consécutif à la destruction d’un logement, à la perte du bétail ou à l’épuisement des avoirs du ménage. Dans le premier cas, la mobilité peut contribuer à l’adaptation ; dans le second, le déplacement peut n’intervenir qu’une fois la capacité d’adaptation déjà gravement affaiblie.

C’est pourquoi il est nécessaire de s’intéresser à ce qui se passe avant le départ. Qui dispose des ressources financières pour entreprendre un voyage ? Qui a accès à l’information sur les possibilités d’emploi ailleurs ? Qui peut compter sur des proches ou des réseaux sociaux dans une autre ville, une autre région ou un autre pays ? Qui peut laisser temporairement derrière lui des enfants ou d’autres personnes à charge ? Qui peut franchir une frontière sans obstacle administratif ou juridique majeur ? Et, à l’inverse, qui ne dispose d’aucune de ces options ?

Ces questions révèlent une dimension fondamentale de la mobilité climatique : les effets du changement climatique sur la mobilité humaine sont aussi des effets sur les inégalités.

Les femmes n’ont pas les mêmes options

Une perspective de genre aide à comprendre pourquoi une même pression environnementale peut produire des trajectoires de mobilité très différentes au sein d’une même communauté. Les femmes et les hommes n’ont pas nécessairement un accès égal à la terre, au revenu, au crédit, à l’information, aux transports ou à la décision. Ils n’assument pas non plus nécessairement les mêmes responsabilités de soins et charges domestiques. La mobilité n’est donc pas une simple réponse individuelle à un choc environnemental ; elle est façonnée par les rapports sociaux et les inégalités qui déterminent ce que chacun peut réellement faire.

Le GIEC observe par exemple que la migration des hommes depuis les zones rurales peut alourdir la charge de travail des femmes au sein des ménages et des activités agricoles. Il souligne également que les ménages les plus pauvres disposent souvent de moins de ressources pour migrer, alors même qu’ils sont fortement exposés aux impacts climatiques. La mobilité ne fait donc pas que redistribuer les populations dans l’espace. Elle peut aussi redistribuer les responsabilités, le travail et les ressources au sein des ménages.

Ce constat est particulièrement important lorsqu’on considère celles et ceux qui restent. Une femme peut demeurer dans sa communauté par choix, mais aussi parce qu’elle a la charge d’enfants, de parents âgés ou d’autres membres du foyer. Elle peut rester parce qu’elle ne dispose pas des ressources financières nécessaires pour partir, ou parce que son accès à la terre et au revenu dépend de relations familiales qui limitent son indépendance économique. À l’inverse, son départ peut être déclenché non par une catastrophe soudaine, mais par une dégradation progressive des conditions de subsistance.

La note d’orientation d’ONU Femmes sur la garantie d’une migration sûre et régulière pour les femmes et les filles dans le contexte du changement climatique souligne que le genre façonne à la fois les décisions de migrer et les expériences vécues tout au long du parcours migratoire. Elle appelle également à une meilleure collecte et analyse des données, afin que les politiques migratoires répondent plus efficacement aux besoins et aux vulnérabilités spécifiques des femmes et des filles.

Cette perspective remet aussi en question la catégorie, de plus en plus commode, du « migrant climatique ». Le terme peut laisser penser que les trajectoires des personnes sont d’abord déterminées par un choc environnemental, alors qu’elles sont aussi façonnées par la position sociale, les ressources, les institutions et la capacité d’agir des individus et des ménages. Deux personnes exposées au même risque climatique peuvent ainsi prendre des décisions radicalement différentes. L’une partira temporairement parce qu’elle dispose d’un revenu et de réseaux sociaux ailleurs ; l’autre restera parce qu’elle n’a pas les moyens de partir. Le risque environnemental peut être le même, mais pas les choix qui s’offrent à chacune.

Il en va de même pour le retour. Revenir ne signifie pas nécessairement que les conditions environnementales se sont améliorées. Les personnes peuvent rentrer parce que le coût de la vie à destination est devenu insoutenable, parce que les possibilités d’emploi ont disparu, en raison d’obligations familiales ou d’un attachement persistant à leur lieu d’origine. Les trajectoires migratoires peuvent donc comporter des départs temporaires, des retours, de nouveaux déplacements et des périodes d’immobilité. Réduire la mobilité à un trajet à sens unique, d’un territoire « vulnérable » vers un territoire « sûr », simplifie à l’excès les réalités vécues.

Anticiper les déplacements plutôt que simplement y réagir

Cette lecture de la mobilité soulève inévitablement des questions de politique publique. Le rapport de l’OIM accorde une attention importante aux déplacements liés aux catastrophes et à la relocalisation planifiée, y compris dans les zones touchées par l’érosion côtière. Il montre que l’enjeu n’est pas seulement de porter assistance aux populations une fois le déplacement survenu, mais aussi de réfléchir à la manière dont les pouvoirs publics peuvent anticiper les changements environnementaux et territoriaux susceptibles de rendre certaines zones de plus en plus difficiles à habiter.

La relocalisation planifiée illustre cet enjeu de manière particulièrement nette. Elle peut devenir une réponse nécessaire lorsque les conditions de vie d’un lieu donné ne sont plus tenables. Mais relocaliser une population ne se résume pas à fournir de nouveaux logements. Une communauté de pêcheurs éloignée de ses zones de pêche ne retrouve pas automatiquement ses moyens de subsistance. Un ménage agricole réinstallé sur des terres au régime foncier précaire ne recouvre pas nécessairement sa sécurité économique. Une femme privée de ses réseaux de soutien social peut connaître une plus grande insécurité, même si ses conditions matérielles de logement s’améliorent.

La question n’est donc pas seulement de savoir où réinstaller les populations déplacées, mais comment restaurer ou recréer les conditions économiques, sociales et culturelles qui faisaient vivre le lieu d’origine. C’est là que doivent se rejoindre la politique migratoire, l’adaptation au changement climatique, le développement rural, la gouvernance foncière et l’aménagement du territoire. Des politiques qui traitent ces dimensions séparément risquent de ne résoudre qu’une partie du problème.

L’ampleur des déplacements internes montre déjà pourquoi l’anticipation est essentielle. Selon l’Observatoire des situations de déplacement interne (IDMC), Rapport mondial sur le déplacement interne 2025, les déplacements internes liés aux conflits et aux catastrophes ont atteint des niveaux sans précédent à l’échelle mondiale, l’Afrique subsaharienne en représentant une part substantielle. Ces chiffres ne doivent pas être confondus avec ceux des « migrants climatiques » : les déplacements liés aux conflits, à la violence et aux catastrophes relèvent de facteurs et de dynamiques différents. Ils illustrent néanmoins l’ampleur des déplacements internes que les gouvernements et les autorités locales sont déjà censés gérer.

La priorité ne devrait donc pas être seulement de gérer les déplacements une fois qu’ils sont devenus inévitables, mais de préserver le plus longtemps possible la capacité des populations à s’adapter et à décider. Cela suppose d’investir dans les moyens de subsistance, l’accès sécurisé à la terre, les infrastructures, les systèmes d’alerte précoce, la protection sociale, les services essentiels et la diversification économique. Cela suppose aussi de reconnaître que certaines formes de mobilité peuvent devenir nécessaires et de faire en sorte que les personnes puissent se déplacer en sécurité, dans le respect de leurs droits et, autant que possible, par des voies régulières.

Cette approche est particulièrement pertinente en Afrique de l’Ouest, car la mobilité régionale y est ancienne et fonctionne déjà comme une ressource économique et sociale. Le rapport de l’OIM souligne l’importance de prendre en compte cette histoire de la mobilité plutôt que de traiter chaque mouvement comme une anomalie produite par le changement climatique. Le rôle de la CEDEAO et de l’Union africaine est donc important pour relier la gouvernance des migrations à l’adaptation climatique, à la réduction des risques de catastrophe et au développement territorial. La CEDEAO elle-même reconnaît l’importance de la libre circulation des personnes au sein de la sous-région et dispose d’une Direction dédiée à la libre circulation des personnes et aux migrations.

Préserver la capacité de choisir

La question du lien entre climat et mobilité en Afrique de l’Ouest ne devrait pas, en définitive, se réduire à la prédiction des départs. Les projections sont utiles, mais elles ne peuvent à elles seules nous dire ce que signifie partir, rester ou revenir. Elles ne peuvent pas davantage nous dire qui dispose des ressources permettant de transformer une pression environnementale en stratégie de mobilité, et qui, au contraire, se retrouve immobilisé faute de ces ressources.

Le rapport de l’OIM, Migration environnementale, déplacements liés aux catastrophes et relocalisation planifiée en Afrique de l’Ouest, offre une base importante pour dépasser cette lecture déterministe. En réunissant migration environnementale, déplacements liés aux catastrophes, dégradation de l’environnement, catastrophes et relocalisation planifiée, il montre pourquoi la mobilité environnementale doit être comprise en lien avec les territoires où elle se produit et les conditions sociales qui façonnent les décisions. Le GIEC parvient à une conclusion complémentaire : la migration peut être une stratégie d’adaptation, mais ses résultats dépendent fortement du degré de capacité d’agir dont disposent celles et ceux qui se déplacent.

C’est peut-être l’un des défis centraux des années à venir. La question n’est pas seulement de savoir combien de personnes se déplaceront à mesure que les conditions environnementales évoluent, mais dans quelles circonstances elles le feront. Une mobilité anticipée et relativement volontaire n’équivaut pas à un déplacement consécutif à la perte soudaine d’un logement ou d’un moyen de subsistance. Une migration temporaire n’est pas nécessairement un exil. L’immobilité n’est pas nécessairement la stabilité. Et le retour ne signifie pas nécessairement que les conditions ayant provoqué le départ ont disparu.

Ces distinctions comptent, car elles déterminent la manière dont les politiques publiques doivent répondre. Si l’objectif est de réduire les risques associés au changement climatique, les politiques doivent préserver la capacité des populations à diversifier leurs moyens de subsistance, à accéder aux ressources, à se déplacer lorsque c’est nécessaire et à rester lorsque rester demeure viable. Elles doivent aussi reconnaître que cette capacité est inégalement répartie, et que les rapports de genre, le revenu, l’accès à la terre, les réseaux sociaux et les dispositifs institutionnels façonnent tous l’éventail des choix qui s’offrent aux uns et aux autres.

Le changement climatique transforme donc non seulement les territoires, mais aussi les conditions dans lesquelles les personnes décident de leur vie. Là où ces choix restent suffisamment larges, la mobilité peut continuer d’être une stratégie parmi d’autres. Là où ils se resserrent progressivement, partir peut devenir une obligation et rester une impossibilité. La question centrale n’est peut-être donc plus seulement de savoir qui partira, mais qui pourra encore choisir de partir, de rester ou de revenir.

C’est là que les politiques climatiques et migratoires peuvent passer d’une approche réactive à une véritable anticipation : non pas en cherchant à empêcher la mobilité, mais en veillant à ce que le changement environnemental n’érode pas progressivement la capacité des personnes à déterminer leurs propres trajectoires.

Baltazar ATANGANA

Conseiller Genre, Changement climatique et Mobilité climatique