La libre circulation des personnes est l’un des grands chantiers de l’intégration africaine. Depuis plusieurs années, l’Union africaine (UA) affiche une ambition claire : permettre aux citoyens africains de voyager, de résider et de s’établir plus facilement sur le continent. Cette vision, inscrite dans l’Agenda 2063, nourrit l’espoir d’une Afrique plus intégrée, plus dynamique sur le plan économique et davantage tournée vers les échanges intra-africains. Près de dix ans après les premières décisions majeures en la matière, la suppression des visas entre pays africains reste largement inachevée.

Si plusieurs États ont déjà pris des mesures unilatérales pour ouvrir leurs frontières aux ressortissants africains, le projet continental, lui, avance à un rythme plus lent. Entre volonté politique, impératifs de sécurité et exigences juridiques, l’Afrique demeure confrontée à un défi de taille.

Depuis des années, englué dans les lenteurs bureaucratiques et les hésitations politiques, le projet continental bute encore sur un obstacle de taille. D’un côté, des textes ambitieux, signés en grande pompe, censés ouvrir les frontières à plus d’un milliard d’Africains. De l’autre, une réalité bien plus modeste : des contrôles qui persistent, des visas encore exigés entre pays voisins, et un protocole continental resté lettre morte faute de ratifications suffisantes.

Pourtant, le mouvement n’est pas complètement à l’arrêt. Plusieurs gouvernements ont choisi d’avancer à leur propre rythme, quitte à devancer l’Union africaine elle-même. Reste à savoir si ces initiatives isolées suffiront un jour à faire naître une véritable politique commune.

Une ambition inscrite dans l’Agenda 2063

L’idée d’une Afrique sans visa ne relève pas d’une décision isolée. Elle s’inscrit dans une stratégie de long terme portée par l’Union africaine à travers l’Agenda 2063, adopté en 2015. Ce document de référence fixe les grandes orientations du développement du continent pour les cinquante prochaines années.

Parmi les projets emblématiques figure la libre circulation des personnes, accompagnée de la création d’un passeport africain et de la suppression progressive des visas entre les États membres. L’objectif est de favoriser les échanges humains, économiques, culturels et scientifiques, tout en renforçant le sentiment d’appartenance à un même espace africain.

Cette ambition accompagne également la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), entrée en vigueur en 2021, qui vise à créer le plus vaste marché intégré au monde en nombre de pays participants.

Le Protocole de 2018, pierre angulaire du projet

Pour donner un fondement juridique à cette vision, les chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine ont adopté, le 29 janvier 2018 à Kigali, le Protocole sur la libre circulation des personnes, le droit de résidence et le droit d’établissement.

Ce texte prévoit trois étapes majeures : l’entrée sans visa ou avec visa à l’arrivée pour les citoyens des États parties, le droit de résidence et le droit d’établissement dans les pays ayant ratifié le protocole.

En théorie, il constitue le principal instrument devant conduire à l’abolition progressive des visas sur le continent. En pratique, son application reste suspendue à son entrée en vigueur officielle, conditionnée par un nombre minimum de ratifications que le traité n’a toujours pas atteint.

Autrement dit, aucune obligation juridique ne contraint aujourd’hui l’ensemble des États africains à supprimer immédiatement les visas. Chaque gouvernement conserve la maîtrise de sa politique migratoire.

Une dynamique portée par des États

Face à la lenteur du processus continental, plusieurs pays ont choisi d’agir de manière unilatérale.

Le Bénin fait figure de pionnier en ayant ouvert très tôt son territoire à tous les détenteurs de passeports africains sans exigence de visa. Le Rwanda est souvent cité comme un modèle en matière d’ouverture des frontières, avec une politique facilitant largement l’entrée des ressortissants africains.

Le Ghana, le Togo ou encore les Seychelles ont également adopté des politiques favorables à la libre circulation.

La dynamique s’est accélérée en 2026 avec de nouvelles annonces. Le Tchad a décidé de supprimer les visas pour tous les citoyens africains à compter du 1er janvier 2027. Une décision similaire a été prise par la République du Congo, avec la même date d’entrée en vigueur.

Ces initiatives traduisent une volonté croissante d’accompagner l’intégration régionale sans attendre l’application complète du protocole continental.

Des bénéfices économiques attendus

Pour les défenseurs de cette politique, la suppression des visas représente bien plus qu’une simple mesure administrative.

Elle est perçue comme un levier de croissance économique. En facilitant les déplacements des entrepreneurs, des investisseurs, des étudiants et des touristes africains, elle devrait contribuer à augmenter les échanges commerciaux et les investissements intra-africains.

Aujourd’hui, le commerce entre pays africains demeure relativement faible comparé à celui observé dans d’autres régions du monde. Les lourdeurs administratives, les restrictions de circulation et les coûts liés aux visas figurent parmi les obstacles régulièrement identifiés.

Une mobilité accrue favoriserait également le développement du tourisme continental, la coopération universitaire ainsi que les échanges culturels.

Pour la ZLECAf, la libre circulation des personnes apparaît comme un complément indispensable à la libre circulation des marchandises.

Des réticences persistantes

Malgré ces perspectives encourageantes, plusieurs États demeurent prudents. Les préoccupations liées à la sécurité, à la lutte contre le terrorisme, à la criminalité transfrontalière ou encore aux migrations irrégulières expliquent les hésitations de certains gouvernements.

À cela s’ajoutent les différences de capacités administratives entre les pays. Tous ne disposent pas des mêmes outils de contrôle aux frontières, ni des mêmes systèmes d’identification biométrique.

Certaines économies redoutent également une pression accrue sur leur marché de l’emploi ou sur leurs services publics.

Ces inquiétudes expliquent pourquoi plusieurs États préfèrent avancer progressivement, en privilégiant des accords bilatéraux ou régionaux avant de s’engager dans une ouverture totale.

Une intégration qui progresse par étapes

En réalité, l’Afrique avance davantage par cercles régionaux que par une harmonisation immédiate à l’échelle continentale.

Les communautés économiques régionales, comme la CEDEAO en Afrique de l’Ouest, appliquent depuis longtemps des mécanismes facilitant la circulation des citoyens de leurs États membres.

Cette approche progressive sert aujourd’hui de laboratoire pour le projet continental porté par l’Union africaine.

Les décisions nationales récentes montrent que le mouvement se poursuit, même en l’absence d’une obligation juridique commune. Chaque nouvelle exemption de visa constitue une étape supplémentaire vers l’objectif fixé par l’Agenda 2063.

2063, un horizon plus qu’une échéance

À trente-sept ans de l’échéance de l’Agenda 2063, l’Afrique semble encore loin d’un espace totalement ouvert à ses citoyens.

Le passeport africain, présenté symboliquement dès 2016, n’a toujours pas connu de déploiement généralisé. Le protocole sur la libre circulation attend encore les ratifications nécessaires pour produire pleinement ses effets.

Pour autant, les décisions prises par plusieurs gouvernements démontrent que le projet continue de progresser. L’ouverture des frontières ne repose plus uniquement sur les mécanismes de l’Union africaine, mais aussi sur la volonté politique des États.

Au-delà des textes, la réussite de cette ambition dépendra de la capacité des pays africains à concilier ouverture, sécurité et coopération. Si l’Agenda 2063 fixe le cap, sa réalisation passera avant tout par des choix nationaux convergents.

L’Afrique avance donc à deux vitesses : celle des institutions continentales, qui élaborent le cadre juridique, et celle des États, qui, progressivement, décident d’ouvrir leurs frontières. L’enjeu est désormais de transformer cette succession d’initiatives nationales en une véritable politique continentale capable de faire de la libre circulation une réalité pour plus d’un milliard d’Africains.