Le changement climatique et le déplacement forcé convergent pour créer une crise silencieuse mais profonde pour les femmes et les filles au Sahel. S’appuyant sur l’étude A Gathering Storm de Plan International, Juli-Collette NSAH et Awa Faly BA examinent comment les chocs environnementaux et l’insécurité approfondissent la précarité menstruelle chez les adolescentes et les jeunes femmes. Enrichie par l’expérience de terrain de Baltazar ATANGANA, cette analyse relie recherche, plaidoyer et réalités vécues pour appeler à une action urgente et sensible au genre, qui restaure la dignité et renforce la résilience à travers la région.

Une crise genrée au carrefour du climat et du déplacement

Le Sahel se trouve aujourd’hui à l’intersection de multiples crises, où les effets du changement climatique se superposent aux déplacements forcés causés par les conflits armés, la fragilité des systèmes de santé et les pressions socio-économiques. Cette combinaison crée un environnement d’extrême vulnérabilité, particulièrement pour les femmes et les filles. La crise climatique est en réalité une crise fondamentalement genrée. Selon les Nations Unies, les femmes et les filles représentent près de 80 % des personnes déplacées par le changement climatique, ce qui souligne à quel point les chocs environnementaux les affectent de manière disproportionnée. La crise amplifie et approfondit les inégalités de genre préexistantes, avec des conséquences particulièrement sévères pour les adolescentes et les jeunes femmes. L’hygiène menstruelle — essentielle à la dignité et à la santé — reste largement absente des politiques et des interventions. Ce n’est pas une question secondaire, mais un indicateur révélateur des inégalités structurelles et des angles morts des réponses humanitaires et climatiques.

Climat et déplacement forcé : une spirale de vulnérabilités

Les dynamiques climatiques au Sahel sont marquées par des extrêmes de plus en plus intenses. Depuis les années 1970, la région a connu une hausse moyenne de température de 1,5 °C, des précipitations erratiques et une désertification accélérée. Les sécheresses prolongées réduisent les rendements agricoles, tandis que les inondations récurrentes détruisent les infrastructures de base et anéantissent les récoltes. Ces chocs environnementaux compromettent les moyens de subsistance et poussent des milliers de familles à quitter leurs villages.

Parallèlement, l’insécurité exacerbe la mobilité forcée. En 2025, l’OCHA a recensé plus de 3,3 millions de personnes déplacées internes au Burkina Faso, au Mali, au Niger et au Tchad. Dans l’Extrême-Nord du Cameroun, les déplacements se sont intensifiés sous la pression combinée des attaques de Boko Haram et des chocs climatiques. Les camps et les installations temporaires, souvent improvisés, offrent rarement des infrastructures adaptées aux besoins spécifiques des femmes, ce qui approfondit leur marginalisation.

S’appuyant sur l’étude A Gathering Storm de Plan International, la sécurité alimentaire apparaît comme la principale victime de la crise climatique : 91 % des adolescentes et jeunes femmes au Mali et 86 % au Burkina Faso signalent des pénuries de nourriture et d’eau liées au climat, qui les affectent de manière disproportionnée. L’étude montre en outre que le stress climatique pousse les filles et les jeunes femmes vers des mécanismes d’adaptation néfastes — y compris, dans les cas les plus graves, l’échange de leur corps contre de la nourriture — soulignant l’urgence d’interventions de sécurité alimentaire protectrices et sensibles au genre, qui placent leurs voix et leur agentivité au centre.

Ce double fardeau — climat et insécurité — crée des conditions dans lesquelles femmes et filles sont contraintes de vivre sans accès à l’eau potable, à des latrines sûres ou à des produits d’hygiène de base. La gestion menstruelle devient une lutte quotidienne, invisible mais lourde de conséquences.

L’hygiène menstruelle en situation de crise prolongée

Des enquêtes récentes mettent en évidence la gravité de la précarité menstruelle. Plan International (2025) a constaté que près de 70 % des adolescentes déplacées au Niger et au Burkina Faso n’avaient pas accès régulièrement à des produits menstruels.

« Si, en tant que fille, tu ne peux pas correctement laver le tissu que tu utilises pour tes règles, cela crée d’autres problèmes (de santé). » Participante adolescente (15-17 ans), Ouahigouya, Burkina Faso.

Dans l’Extrême-Nord du Cameroun, les chaînes d’approvisionnement, gravement perturbées par les inondations massives et les attaques armées persistantes, ont rendu les produits d’hygiène menstruelle essentiels tels que les serviettes hygiéniques de plus en plus rares et coûteux. Selon l’UNICEF, près de 460 000 personnes ont été touchées par les inondations en 2024, avec des habitations, des terres agricoles et des infrastructures essentielles détruites, limitant davantage l’accès aux marchés et aux biens de première nécessité. Dans le même temps, l’insécurité persistante liée aux groupes armés a contraint des milliers de familles à fuir ou à restreindre leurs déplacements, perturbant considérablement l’accès aux services de santé et d’hygiène. À l’échelle nationale, environ 70 % des femmes et des filles au Cameroun n’ont pas accès aux produits d’hygiène menstruelle de base en raison de leur coût élevé et de leur disponibilité limitée. En conséquence, de nombreuses femmes et filles sont contraintes de recourir à des alternatives non sécurisées telles que des chiffons, du papier ou des feuilles, augmentant leur risque d’infections urinaires, de complications de santé reproductive et d’autres problèmes de santé évitables — particulièrement dans une région déjà confrontée à d’importants défis humanitaires et sanitaires.

La précarité menstruelle n’est pas seulement un problème de santé — elle entraîne des conséquences sociales et éducatives. Les filles manquent l’école pendant leurs règles, ce qui renforce les inégalités d’accès à l’éducation. Dans les camps, l’absence de latrines sûres expose les femmes au harcèlement et aux violences sexuelles. La gestion menstruelle devient ainsi un indicateur éloquent des inégalités structurelles et des angles morts des politiques humanitaires.

Quand les inondations effacent la dignité

En juillet 2025, lors d’un travail de terrain à Yagoua, dans le département du Mayo-Danay au Cameroun — une zone régulièrement touchée par les crues du Logone et du Chari —, nous avons rencontré des familles déplacées par la montée des eaux et l’insécurité. Une adolescente nous a confié :

« Quand les pluies ont emporté les latrines de notre école, je n’avais plus d’endroit sûr pour me changer. Pendant mes règles, je restais à la maison. Mes frères continuaient d’aller en classe, mais moi, je ne pouvais pas. »

Pire encore, le déplacement induit par le climat, la pauvreté et l’effondrement des systèmes juridiques et de soutien social augmentent les risques de traite : les filles parcourent de longues distances pour chercher de l’eau et sont exposées au harcèlement sexuel, à l’exploitation sexuelle et aux violences physiques.

Ses mots illustrent comment un choc climatique se traduit directement en exclusion scolaire et en reproduction des inégalités de genre. Dans les villages le long du fleuve, des femmes ont expliqué que la pénurie de produits menstruels les forçait à choisir entre acheter du mil pour nourrir leurs enfants ou des serviettes hygiéniques pour elles-mêmes. Cette tension quotidienne révèle la profondeur de la crise : la gestion menstruelle devient un luxe inabordable, alors qu’elle devrait être un droit fondamental.

La lutte pour l’argent et les ressources entrave également la capacité des adolescentes et des jeunes femmes à rester à l’école. Une fois que les filles décrochent, leurs chances de mariage précoce et forcé augmentent. L’impact, à la fois du mariage précoce et de l’absence d’éducation, sur leur vie et leurs perspectives futures est incommensurable. « Avec l’augmentation des mariages forcés… je suis traumatisée, parce que si vos parents n’ont pas les moyens de subvenir aux besoins de votre famille, ils vous donnent très tôt en mariage, alors je suis affectée. » Jeune femme participante, Mali (Plan International « A Gathering Storm »).

Le Sahel en miroir : réalités partagées, défis communs

Au Burkina Faso, les camps de déplacement font face à des pénuries chroniques de kits d’hygiène, aggravées par l’insécurité qui restreint les voies d’approvisionnement. Au Mali, dans les zones rurales touchées par la sécheresse, les filles abandonnent l’école en raison de conditions sanitaires inadéquates. Au Niger, les inondations récurrentes détruisent les infrastructures WASH, aggravant la précarité menstruelle et contraignant les filles à l’isolement. Au Tchad, les camps accueillant des réfugiés soudanais sont surpeuplés et les besoins menstruels sont relégués au second plan des priorités humanitaires. Au Cameroun, la combinaison de violences armées et de chocs climatiques crée une double marginalisation des femmes déplacées, qui doivent naviguer à la fois dans l’insécurité et la précarité sanitaire.

Il convient de noter que l’impact du changement climatique sur les violences sexuelles et basées sur le genre (VSBG) et sur la santé et les droits sexuels et reproductifs (SDSR) des adolescentes et des jeunes femmes est significatif, mais souvent entouré de silence en raison des normes sociétales, des tabous et de la honte. De nombreuses adolescentes et jeunes femmes au Sahel se heurtent à des obstacles pour aborder ces questions ouvertement, comme l’a révélé l’étude de Plan International.

Cette comparaison régionale montre que, malgré des contextes spécifiques, la précarité menstruelle est un dénominateur commun, révélant l’absence d’approches systémiques. Elle souligne également que les crises climatiques et sécuritaires ne sont pas neutres du point de vue du genre : elles affectent différemment les populations, et les femmes en supportent un coût disproportionné.

Hygiène menstruelle et One Health : une approche intégrée de la résilience

Intégrer l’hygiène menstruelle dans les réponses humanitaires et climatiques est une nécessité à la fois technique et stratégique. Les kits de secours doivent inclure des serviettes hygiéniques, du savon et des matériaux culturellement appropriés. Les infrastructures doivent être conçues pour résister aux chocs climatiques : latrines surélevées pour résister aux inondations, systèmes d’eau alimentés à l’énergie solaire pour atténuer les effets de la sécheresse. Les organisations féminines locales doivent être impliquées dans la conception et le suivi afin de garantir la pertinence et la durabilité.

Cette approche doit être liée au cadre One Health, qui reconnaît l’interdépendance de la santé humaine, animale et des écosystèmes. Au Sahel, l’hygiène menstruelle ne peut être dissociée des dynamiques environnementales : la pénurie d’eau, la contamination des sources, la pression sur les ressources naturelles et les déplacements massifs conditionnent directement la santé des femmes et des filles. En inscrivant l’hygiène menstruelle dans une perspective One Health, les acteurs humanitaires et climatiques reconnaissent que la dignité et la santé des femmes sont indissociables de la résilience des communautés et de la stabilité des écosystèmes.

La gestion menstruelle devient ainsi à la fois un indicateur de santé publique et une mesure de résilience climatique, reflétant la capacité des systèmes à protéger les plus vulnérables et à apporter des réponses intégrées aux crises.

Des engagements politiques à l’action concrète

L’hygiène menstruelle au Sahel ne doit plus être traitée comme une question périphérique. Elle est au cœur de la dignité, de la justice et de la résilience. Les réponses doivent être pratiques et concrètes : distribution systématique de kits menstruels dans les camps, construction de latrines adaptées et résistantes aux inondations, mise en place de systèmes d’eau durables, intégration de l’éducation menstruelle dans les programmes scolaires et inclusion des femmes dans la gouvernance locale.

Une stratégie de résilience doit connecter climat, santé et genre dans une logique One Health. La santé des femmes et des filles est un indicateur central de la capacité des sociétés à résister aux crises. En plaçant l’hygiène menstruelle au cœur des politiques humanitaires et climatiques, les acteurs régionaux et internationaux peuvent transformer un défi silencieux en levier de justice et de transformation sociale.

Sur le plan opérationnel, les gouvernements nationaux et locaux doivent :

  • Reconnaître les impacts genrés du changement climatique et, en travaillant aux côtés des adolescentes et des jeunes femmes, financer et mettre en œuvre des programmes et politiques transformateurs du genre. Les autorités doivent collaborer à des initiatives de terrain pour l’information, la préparation et la reconstruction, en plaçant les adolescentes et les jeunes femmes au centre de l’éducation climatique.
  • Réviser et appliquer les cadres juridiques et les politiques environnementales qui protègent les droits socio-économiques à l’alimentation, à l’eau, à l’éducation et à la santé, et sensibiliser à la pollution, à la dégradation de l’environnement et à l’adaptation au changement climatique.
  • Encourager la participation des adolescentes et des jeunes femmes à l’élaboration des politiques climatiques, y compris dans le financement climatique ; fournir et promouvoir un financement dédié à l’adaptation climatique pour les initiatives, en veillant à ce que les adolescentes et les jeunes femmes issues de milieux divers aient des chances égales de façonner les agendas climatiques.
  • Assurer un financement flexible et à long terme ainsi qu’un renforcement des capacités des organisations locales travaillant à l’intersection du climat, du genre et de la jeunesse, en donnant la priorité aux groupes dirigés par des adolescentes et des jeunes femmes.

À propos des auteurs :

Baltazar ATANGANA est expert en genre, inclusion et développement. Il a travaillé comme assistant technique et consultant sur de nombreux programmes internationaux en Afrique centrale et occidentale, axés sur l’accès des femmes à la terre, le changement climatique et la conservation de la biodiversité. Il est également l’auteur de plusieurs livres et articles, dont Lutte de Femmes (2025).

Awa Faly BA est Directrice mondiale des politiques, campagnes, engagement et plaidoyer chez Plan International. Ancienne Directrice pays de Plan International Togo, elle a bâti une carrière dédiée à la promotion de l’inclusion, de la dignité et des droits des femmes et des filles. Son leadership relie les cadres politiques mondiaux aux réalités de terrain, garantissant que les voix africaines façonnent les agendas internationaux.

Juli-Collette NSAH est Spécialiste régionale en politiques, plaidoyer et recherche chez Plan International Afrique de l’Ouest et centrale. Elle se spécialise dans le lien entre la recherche fondée sur des données probantes et les stratégies de plaidoyer, veillant à ce que les adolescentes et les jeunes femmes soient au centre des politiques climatiques et de genre. Son travail fait le pont entre les priorités régionales et les engagements mondiaux, renforçant la résilience et l’équité à travers le Sahel.