Le Rapport mondial sur les migrations 2026, publié en juin 2026 par l’Organisation internationale des nations unies pour les migrations, confirme ce que les données de terrain suggèrent depuis plusieurs années. Les femmes migrantes demeurent les grandes absentes des protections que leurs contributions économiques et sociales devraient pourtant leur garantir.  

Chaque édition du Rapport mondial sur les migrations que publie l’Organisation internationale pour les migrations arrive comme un moment d’inventaire. Celle de 2026 ne fait pas exception. Ses 308 pages de données, de cartographies et d’analyses thématiques dressent un tableau d’ensemble d’un phénomène qui concerne plus de 304 millions de personnes dans le monde. Pourtant, à mesure qu’on avance dans la lecture, une question s’impose avec une insistance croissante. Qui, parmi ces 304 millions de personnes, supporte le poids le plus lourd et bénéficie le moins des protections que le droit international est censé garantir ? La réponse, que le rapport formule lui-même sans toujours en tirer toutes les conséquences, est en grande partie féminine. C’est cette tension entre la visibilité statistique des femmes dans les données et leur invisibilité persistante dans les politiques migratoires qui mérite d’être examinée ici.

Ce texte ne prétend pas résumer un rapport de cette ampleur. Il cherche à en dégager l’angle le plus saillant, celui de la condition spécifique des femmes migrantes, non pas comme catégorie marginale, mais comme révélateur d’un ordre migratoire mondial fondé sur une division genrée du travail. Cette division est entretenue par des cadres juridiques construits sur des présupposés patriarcaux et aggravée par les crises climatiques, les conflits armés et la montée des politiques restrictives.

Un écart qui se creuse

Les statistiques du rapport posent d’emblée un constat qui devrait interpeller. En 2024, 146 millions de femmes sont comptabilisées comme migrantes internationales, contre 158 millions d’hommes. Ce n’est pas la différence en valeur absolue qui est révélatrice mais sa trajectoire. En 2005, la répartition hommes-femmes était de 51,1 contre 48,9 %. En 2024, l’écart s’est accentué à 52 % d’hommes contre 48 % de femmes (p. 17). Dans un monde où la mobilité internationale croît de manière spectaculaire, les femmes migrent proportionnellement moins qu’il y a vingt ans. Ce recul relatif n’est pas le produit d’une désaffection mais le symptôme d’obstacles structurels qui se sont renforcés, non atténués.

Le rapport dessine ensuite une géographie genrée d’une clarté troublante. Dans les États du Golfe, la disproportion est radicale. La région arabe compte 19,2 millions de travailleurs migrants masculins contre seulement 3,4 millions de femmes (p. 21). L’Asie du Sud reproduit un schéma similaire, avec 5 millions de travailleurs masculins contre 2,1 millions de femmes (p. 21). En Europe et en Amérique du Nord, la tendance s’inverse. Les femmes y sont majoritaires parmi les migrants installés, portées par des politiques de regroupement familial et par une demande forte de travailleuses du soin dans des sociétés vieillissantes (p. 60). Cette géographie n’est pas le fruit du hasard. Elle est le produit d’organisations économiques nationales qui ont besoin de la mobilité féminine dans certains secteurs précis, à certaines conditions précises, en accordant en retour une protection légale souvent minimale.

Le cas afghan illustre une autre dimension du problème. La prise de contrôle par les Taliban en 2021 et les restrictions imposées aux mouvements et aux droits des femmes ont provoqué une hausse du nombre de déplacements féminins, souvent réalisés dans des conditions très précaires (p. 53). Ce passage du rapport est l’un des rares où la gouvernance politique est reliée explicitement au genre de la vulnérabilité migratoire, et il illustre à quel point la condition des femmes migrantes ne se comprend pas sans une analyse des régimes politiques qui la produisent.

Une économie mondiale portée par des mains peu protégées

L’un des apports les plus substantiels du rapport réside dans sa documentation du travail domestique migrant. En Amérique latine et dans les Caraïbes, les femmes représentent 92 % d’une main-d’œuvre dont 17,2 % est composée de migrants (p. Annexe A). Aux États-Unis, les femmes latino-américaines constituent 26,6 % de l’ensemble des travailleurs domestiques et 59,4 % des femmes de ménage (p. Annexe A). En Espagne, environ 42 % des travailleurs domestiques sont des résidents étrangers, les Latino-Américains formant historiquement le groupe le plus important.

Ces travailleuses font fonctionner des pans entiers de l’économie reproductive mondiale. Elles assurent la garde d’enfants, les soins aux personnes âgées et l’entretien du foyer, libérant d’autres actifs pour leur propre participation au marché du travail. C’est ce que les travaux de Hochschild sur les chaînes mondiales du care ont théorisé comme un transfert de responsabilités reproductives qui suit les lignes de la classe et de la race. Les femmes migrantes des pays du Sud absorbent le travail de soin que les femmes des pays du Nord ne veulent plus ou ne peuvent plus accomplir seules. Le rapport identifie cette dynamique sans la nommer ainsi, évoquant sobrement la demande de travailleuses du soin pour des populations vieillissantes, notamment en République tchèque, en Allemagne, en Italie et en Pologne (p. 60).

La dimension critique que le rapport n’articule pas suffisamment est la suivante. Ces femmes ne comblent pas une lacune du marché. Elles comblent un déficit de protection sociale que les États du Nord ont choisi de ne pas financer autrement. Leur présence est une politique par défaut, tolérée parce qu’elle est rentable, mais rarement sécurisée parce que sa formalisation renchérirait un service que les ménages et les économies nationales préfèrent maintenir à bas coût.

Des lois migratoires bâties sur des présupposés patriarcaux

Le rapport consacre un encadré à la relation entre genre et statut migratoire. De nombreuses lois sur l’immigration reposent sur des présupposés patriarcaux qui placent les femmes dans des rôles dépendants, celui d’épouse ou d’aidante, rendant difficile l’obtention d’un statut régulier autonome (p. 119). Les voies légales de migration économique sont majoritairement conçues pour des secteurs masculins comme l’agriculture, la construction ou l’industrie manufacturière. Le travail domestique, les soins informels et le petit commerce, domaines où les femmes sont massivement présentes, restent le plus souvent exclus des mécanismes de régularisation (p. 119).

Les effets sont directs et documentés. L’absence de voies légales pousse de nombreuses femmes vers des trajets irréguliers où elles sont davantage exposées aux violences sexuelles, à l’exploitation par le travail et à la traite des personnes (p. 119). Le système du kafala, en vigueur dans plusieurs États du Golfe, en constitue la version la plus codifiée. Liée à un employeur unique qui peut détenir ses documents, la travailleuse ne peut ni changer d’employeur ni quitter le pays sans autorisation, sous peine d’être considérée en situation irrégulière et exposée à la détention ou à l’expulsion (p. 123). Même la régularisation, lorsqu’elle existe, profite moins aux femmes qu’aux hommes en termes de mobilité professionnelle et de gains salariaux (p. 119). Le rapport le reconnaît, sans que cette observation génère des recommandations à la hauteur du constat.

Crise climatique et mobilité féminine

Le chapitre sur les mobilités climatiques ajoute une dimension supplémentaire. Les femmes issues de régions climatiquement vulnérables cumulent des risques de mobilité accrus parce que les inégalités de genre limitent leur pouvoir de décision, leur accès à la propriété foncière et leurs options de migration sécurisée (p. 148). En Afrique, les femmes assurent entre 50 et 80 % de la production agricole mais ne possèdent que moins de 20 % des terres cultivées, selon la FAO (p. 148, note 108). Elles sont au cœur de la production et à la périphérie de la propriété. Ce paradoxe est au fondement de leur surexposition aux déplacements climatiques.

Le rapport ne se cantonne pas à un portrait victimaire. Il documente les formes d’agentivité que les femmes déploient face aux crises. En Haïti, des groupes communautaires dirigés par des femmes ont répondu à l’ouragan Matthew en distribuant des secours et en reconstituant des moyens de subsistance là où les dispositifs formels avaient failli (p. 148). Au Népal, le groupe agricole féminin Chhahari a installé une micro-irrigation solaire qui a stabilisé la sécurité alimentaire et réduit les pressions migratoires dans son district (p. 148). À l’échelle continentale, le réseau African Women Agribusiness Network mobilise les femmes et les jeunes autour d’une agriculture résiliente à la sécheresse en lien avec la diaspora africaine.

Ces exemples ne sont pas anecdotiques. Ils signalent que les femmes ne sont pas seulement les premières victimes de la mobilité climatique mais aussi ses répondeuses les plus créatives, pour peu qu’on leur en donne les moyens institutionnels et financiers. La phrase d’Agnes Leina, militante pour les droits des femmes autochtones de la région Turkana au Kenya, que le rapport cite en lui laissant la parole, résume cette tension avec précision. « L’action climatique a besoin d’entendre nos voix ; laissez-nous parler » (p. 148). Le problème est que l’architecture des réponses institutionnelles aux crises climatiques et migratoires reste, dans ses instances de décision, très majoritairement masculine.

De la statistique à la politique

Le Rapport mondial sur les migrations 2026 est un instrument sérieux et rigoureux. Il dit, parfois à mots couverts, que la migration internationale repose en partie sur une économie du genre. Les femmes migrent pour produire du soin, de l’entretien et de la reproduction sociale dans des contextes où elles sont moins protégées, moins rémunérées et moins représentées que les hommes placés dans des conditions de mobilité comparables. Cette économie est d’autant plus efficace pour les sociétés d’accueil qu’elle reste informelle et difficile à organiser collectivement.

Ce que le rapport formule trop discrètement pour engager réellement les États membres, c’est que cette situation n’est pas un déficit de protection accidentel. Les régimes migratoires qui excluent le travail domestique des mécanismes de régularisation ne le font pas par inadvertance. Ils le font parce que la disponibilité d’une main-d’œuvre féminine migrante flexible et précaire est une ressource que les économies du care mondial ne sont pas prêtes à renchérir. Tant que cette réalité ne sera pas nommée comme un choix politique, les recommandations des rapports internationaux resteront dans l’espace confortable des bonnes intentions sans portée normative contraignante.

Les femmes migrantes, dans la diversité de leurs trajectoires, de leurs statuts et de leurs géographies, attendent depuis trop longtemps que l’analyse rigoureuse produite par des institutions comme l’OIM se transforme en protection réelle. Le rapport 2026 fournit les données pour que ce passage soit possible. La volonté politique, elle, reste à construire.

Passer de la politique à l’action

La première priorité est de réformer les architectures juridiques qui maintiennent les femmes migrantes dans une dépendance statutaire. Cela suppose d’élargir les voies légales de migration économique aux secteurs féminins, notamment le travail domestique, les soins à la personne et le commerce informel, en leur accordant les mêmes mécanismes de régularisation que ceux dont bénéficient les secteurs à dominante masculine. Il faut également garantir aux femmes migrantes la possibilité d’obtenir un statut de résidence autonome, indépendant du statut conjugal ou de l’employeur. Les États qui ont fait de la Convention des Nations Unies sur la protection des droits des travailleurs migrants un simple engagement diplomatique sans traduction législative nationale doivent être rappelés à leurs obligations. Le système du kafala, en particulier, appelle une réforme structurelle que les discussions intergouvernementales ne peuvent continuer à différer indéfiniment.

La deuxième priorité concerne la production et l’utilisation des données. Le rapport lui-même reconnaît que les informations désagrégées par sexe restent lacunaires dans de nombreux contextes (p. 236). Sans données fines sur les trajectoires féminines, les conditions de travail, l’accès aux protections et les formes spécifiques de vulnérabilité, les politiques migratoires continueront de concevoir des réponses calibrées sur le profil du migrant masculin. L’OIM et ses partenaires ont la capacité technique d’investir davantage dans des systèmes de collecte sensibles au genre, y compris dans les situations de déplacement interne et de mobilité climatique où les femmes sont surexposées mais sous-comptabilisées. Cette exigence de données n’est pas un détail méthodologique. Elle est la condition première de toute politique migratoire qui prétend être équitable dans un monde plus en mouvement aujourd’hui que par le passé.

Baltazar Atangana, 

expert genre, inclusion sociale et développement.