Partir. Réussir. Envoyer de l’argent. Construire une maison. Revenir triomphant. Dans de nombreuses sociétés africaines, et particulièrement au Togo, la migration reste associée à une promesse de réussite sociale. Pourtant, derrière les récits glorifiés de l’exil se cache une réalité beaucoup moins visible : celle des migrants qui rentrent sans économies, sans emploi, parfois traumatisés, et confrontés au regard silencieux ou accusateur de leur entourage.
Longtemps marginalisé dans les débats publics, l’échec migratoire constitue pourtant une expérience vécue par des milliers de personnes à travers le continent. Retour forcé après une expulsion, abandon du projet migratoire faute de moyens, exploitation économique, violences sur les routes migratoires ou difficultés d’intégration dans les pays de destination : autant de situations qui conduisent des migrants à rentrer au pays dans une profonde vulnérabilité.
« Quand j’ai quitté le Togo, tout le quartier pensait que j’allais réussir. Ma famille avait cotisé pour payer mon voyage jusqu’au Niger puis vers l’Algérie. On me disait : “Une fois arrivé là-bas, ta vie va changer.” Moi aussi j’y croyais. Au début, je travaillais sur des chantiers à Oran. On nous promettait un bon salaire, mais souvent on n’était pas payés. Il arrivait qu’on travaille pendant deux mois sans rien recevoir. Comme on était sans papiers, on ne pouvait pas porter plainte. J’ai dormi dans des maisons abandonnées, parfois à dix ou quinze personnes dans une pièce. Il y avait des jours où je mangeais une seule fois. Mais au pays, je mentais. Je postais des photos devant de belles voitures ou dans des quartiers modernes pour faire croire que tout allait bien. Puis il y a eu une descente de police. J’ai été arrêté et expulsé vers le Niger. Quand je suis revenu à Lomé, je n’avais plus rien. Même pas l’argent du transport pour rentrer chez moi. Le plus difficile n’était pas la faim là-bas. C’était le regard des gens ici. Certains disaient : “Tu es revenu trop vite”, “Tu n’as pas été courageux”. D’autres pensaient que j’avais caché de l’argent. Pendant plusieurs mois, je n’osais plus sortir. J’avais honte. Pourtant, beaucoup de jeunes vivent la même chose mais se taisent. On parle toujours de ceux qui réussissent à l’étranger, jamais de ceux qui reviennent brisés. », a confié Komlan (nom d’emprunt), 32 ans, ancien migrant en Algérie.
« Une femme était venue dans notre quartier pour proposer du travail comme domestique dans un pays du Golfe. Elle disait qu’on allait gagner beaucoup d’argent et aider nos familles. Ma mère était malade et je voulais vraiment changer notre situation. À mon arrivée, tout a changé. Mon passeport a été confisqué. Je travaillais presque toute la journée sans repos. Il y avait des insultes, des humiliations. Parfois, je n’avais même pas le droit de téléphoner à ma famille. Je voulais rentrer, mais on me répétait que je devais rembourser les frais du voyage. J’ai tenu presque un an. Finalement, grâce à une autre Togolaise rencontrée là-bas, j’ai pu contacter une association qui m’a aidée à rentrer. Quand je suis revenue, les gens pensaient que j’avais gagné beaucoup d’argent. Certains me demandaient même des cadeaux. Personne n’imaginait ce que j’avais traversé. Je suis revenue sans économies, sans travail et avec beaucoup d’angoisse. Pendant longtemps, je faisais des cauchemars. Aujourd’hui encore, certaines personnes considèrent mon retour comme un échec.Mais je pense qu’il faut parler davantage de ces réalités. Beaucoup de jeunes partent avec des rêves immenses sans connaître les risques, les violences et la solitude qu’on peut vivre ailleurs. », a déclaré Afi, 27 ans, ancienne migrante au Moyen-Orient.
Une migration portée par l’espoir
La migration africaine est souvent motivée par des facteurs économiques et sociaux. Chômage des jeunes, pauvreté, instabilité sécuritaire, faible accès aux opportunités ou encore pression familiale poussent de nombreux jeunes à envisager le départ comme une stratégie de survie ou d’ascension sociale.
Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), la majorité des migrations africaines se fait à l’intérieur même du continent. Cependant, les routes vers l’Afrique du Nord, l’Europe ou le Moyen-Orient continuent d’attirer de nombreux candidats au départ.
Dans plusieurs communautés, partir est devenu presque un rite social. Celui qui reste est parfois perçu comme “sans ambition”, tandis que celui qui part bénéficie d’un capital symbolique important, même avant d’avoir réussi.
Cette pression sociale alimente des imaginaires migratoires puissants, largement entretenus par les réseaux sociaux, les récits partiels de réussite et les transferts d’argent envoyés par certaines diasporas.
Mais derrière les images de réussite affichées en ligne, de nombreux parcours migratoires basculent dans la précarité.
Le retour : une réalité souvent cachée
Tous les migrants ne réussissent pas. Pourtant, peu osent le dire publiquement.
Les retours “sans réussite” demeurent largement invisibles, car ils sont souvent vécus comme une honte personnelle ou familiale. Beaucoup de migrants revenus au pays préfèrent se replier sur eux-mêmes plutôt que d’expliquer les difficultés rencontrées.
Pour certains, le retour est volontaire, après des années de désillusion. Pour d’autres, il est contraint : arrestations, expulsions, conflits armés, enfermement en Libye, exploitation dans des emplois précaires, ou encore impossibilité de poursuivre le voyage.
L’OIM a accompagné ces dernières années des milliers de migrants africains dans le cadre de programmes de retour volontaire humanitaire, notamment depuis la Libye et certains pays du Maghreb. Plusieurs rapports de l’organisation montrent que les personnes de retour font souvent face à des difficultés de réintégration économique et psychosociale.
L’échec migratoire, un sujet tabou
Dans de nombreuses familles, le départ a nécessité d’importants sacrifices financiers. Vente de terrains, emprunts, tontines ou contributions familiales sont parfois mobilisés pour financer le voyage.
Lorsque le migrant revient sans avoir “réussi”, le poids psychologique devient immense.
Le retour peut être vécu comme une humiliation sociale, une perte de statut, une culpabilité vis-à-vis de la famille, un sentiment d’échec personnel.
Certains migrants racontent avoir évité les cérémonies familiales ou les rassemblements communautaires après leur retour, par peur des questions ou des moqueries.
Cette pression sociale explique pourquoi beaucoup préfèrent maintenir une illusion de réussite, même dans des situations extrêmement précaires à l’étranger.
Des chercheurs parlent d’ailleurs de “mise en scène sociale de la réussite migratoire”, où seuls les parcours positifs sont visibles, tandis que les échecs restent cachés.
Des conséquences psychologiques profondes
L’expérience migratoire peut laisser des séquelles psychologiques importantes.
Les migrants ayant traversé le désert ou les centres de détention en Libye évoquent souvent des traumatismes, des violences physiques, des violences sexuelles, des épisodes de torture, des décès observés pendant le trajet.
À cela s’ajoutent, au retour, la perte de repères, le chômage et parfois le rejet social.
Selon plusieurs organisations humanitaires, les troubles anxieux, les épisodes dépressifs et les syndromes post-traumatiques sont fréquents chez les migrants de retour.
Au Togo comme dans d’autres pays africains, les structures spécialisées dans l’accompagnement psychologique des migrants restent encore limitées.
Les migrants de retour face au défi de la réintégration
Revenir ne signifie pas forcément recommencer facilement.
Après plusieurs années passées à l’étranger, certains migrants rentrent sans diplôme reconnu, sans expérience valorisable localement et sans capital financier.
La réintégration devient alors un défi majeur.
Les difficultés les plus fréquentes sont l’accès à l’emploi, le manque de financement pour entreprendre, l’endettement, la stigmatisation sociale, l’absence d’accompagnement administratif.
Dans plusieurs pays africains, des programmes de réintégration économique existent grâce à l’appui de partenaires internationaux. Ces initiatives proposent parfois des formations professionnelles, un appui psychosocial, des aides financières pour lancer une activité, un accompagnement entrepreneurial.
Mais ces programmes restent souvent insuffisants face au nombre de retours.
Une réalité longtemps tue
L’échec migratoire dérange plusieurs récits dominants.
D’abord, il remet en cause l’image idéalisée de l’émigration comme solution automatique à la pauvreté. Ensuite, il révèle les violences structurelles des routes migratoires et des politiques de fermeture des frontières.
Enfin, il questionne aussi les responsabilités collectives dont le manque d’opportunités pour les jeunes, les faibles politiques d’emploi, l’insuffisance des mécanismes de mobilité légale, la désinformation sur les réalités migratoires.
Dans les médias africains, les histoires de réussite sont souvent davantage valorisées que les récits d’échec. Pourtant, parler des retours difficiles permettrait de construire une vision plus équilibrée de la migration.
Entre résilience et reconstruction
Malgré les difficultés, certains migrants de retour réussissent progressivement à reconstruire leur vie.
Plusieurs développent des activités économiques locales, s’engagent dans des associations ou deviennent des acteurs de sensibilisation contre les migrations irrégulières.
D’autres utilisent les compétences acquises durant leur parcours migratoire pour créer de nouvelles opportunités.
Le retour peut ainsi devenir un moment de réinvention personnelle, même après un parcours douloureux.
Des organisations de la société civile plaident aujourd’hui pour une approche plus humaine du retour migratoire, centrée non seulement sur la sécurité, mais aussi sur la dignité, l’accompagnement psychologique, l’insertion économique, la lutte contre la stigmatisation.
Repenser les récits migratoires
Réduire la migration à une opposition entre “réussite” et “échec” ne permet pas de comprendre la complexité des parcours humains.
La migration est souvent faite d’allers-retours, d’incertitudes, de ruptures et de reconstructions.
Parler de ceux qui reviennent sans rien, ce n’est pas décourager la mobilité. C’est reconnaître que derrière les statistiques migratoires se trouvent des trajectoires humaines souvent marquées par le courage, les sacrifices et parfois la désillusion.
Dans un contexte où de nombreux jeunes africains continuent de voir l’exil comme unique horizon, ouvrir le débat sur les réalités de l’échec migratoire devient essentiel. Non pour condamner les rêves de mobilité, mais pour permettre des choix mieux informés et des politiques migratoires plus humaines.