Le Tchad et le Gabon entretiennent des relations diplomatiques depuis les indépendances. Au-delà de ces liens historiques, les deux pays appartiennent à un même espace d’intégration régionale, celui de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC). L’annonce de l’ouverture prochaine d’un consulat du Gabon à N’Djaména témoigne d’une volonté de renforcer cette coopération. Au-delà de son caractère diplomatique, cette initiative relance une question récurrente : peut-elle contribuer à faciliter davantage la mobilité des citoyens entre les deux pays ?
En principe, les ressortissants des États membres de la CEMAC, dont le Tchad et le Gabon, bénéficient de la suppression du visa pour les séjours de moins de 90 jours, conformément à l’Acte additionnel n° 01/13-CEMAC-070-U-CCE-SE du 25 juin 2013 portant suppression du visa dans l’espace communautaire. Cette mesure concerne uniquement l’entrée pour un séjour de courte durée. Les voyageurs doivent toutefois être munis d’un passeport biométrique valide et peuvent être tenus de justifier de l’objet de leur séjour, de leurs moyens de subsistance, d’une réservation d’hôtel ou d’un hébergement, ainsi que d’un billet de retour ou de continuation du voyage. Ces exigences, laissées à l’appréciation des autorités nationales chargées du contrôle aux frontières, expliquent que la suppression du visa ne se traduise pas toujours par une circulation entièrement fluide.
Cette mobilité concerne pourtant bien plus que les seuls déplacements officiels. Étudiants, commerçants, entrepreneurs, travailleurs ou encore familles installées de part et d’autre des frontières sont directement concernés par les conditions de circulation. À l’heure où les migrations africaines sont encore souvent perçues sous le seul prisme des départs vers l’Europe, les mobilités régionales constituent pourtant une réalité quotidienne, essentielle aux échanges économiques et humains en Afrique centrale.
Une libre circulation encore incomplète
L’idée d’une intégration régionale n’est pas nouvelle en Afrique centrale. Dès 1959, sur les cendres de l’Afrique équatoriale française (AEF), naît l’Union douanière équatoriale (UDE), regroupant le Congo, le Gabon, la République centrafricaine et le Tchad. Deux ans plus tard, le Cameroun rejoint cette organisation qui évoluera ensuite vers l’Union douanière et économique de l’Afrique centrale (UDEAC), avant la création de la CEMAC.
L’un des principaux objectifs de cette intégration était la mise en place d’un espace permettant la libre circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes. Plus de six décennies après les premières initiatives, cette ambition demeure inachevée. Si des avancées ont été enregistrées, la CEMAC peine encore à fonctionner comme un véritable marché commun où les citoyens circuleraient aussi librement que les marchandises.
La question de la libre circulation des personnes demeure l’un des principaux défis de la CEMAC. Si le passeport biométrique communautaire et la suppression du visa pour les courts séjours constituent des avancées importantes, leur application reste inégale. Plusieurs États ont longtemps invoqué la lutte contre l’immigration irrégulière, les risques sécuritaires ou la protection de leur marché du travail pour maintenir des contrôles renforcés aux frontières ou appliquer de manière restrictive les textes communautaires.
Le Gabon et la Guinée équatoriale ont longtemps figuré parmi les États les plus prudents quant à l’application effective de la libre circulation, invoquant principalement des considérations sécuritaires. Cette position a souvent ralenti la concrétisation d’un espace communautaire pleinement intégré, malgré les engagements pris par les États membres.
Au-delà de l’entrée sur le territoire, les difficultés apparaissent surtout lorsque les ressortissants souhaitent s’installer durablement. Les 90 jours de libre circulation ne dispensent pas des formalités nationales liées au séjour : obtention d’une carte de séjour pour les résidences de longue durée, autorisations de travail pour les salariés, reconnaissance de certains diplômes ou encore immatriculations administratives pour les activités commerciales. Autrement dit, la libre circulation facilite le voyage, mais elle ne garantit pas la liberté d’établissement ni l’accès automatique au marché de l’emploi.
Pour les citoyens, l’enjeu dépasse donc la seule suppression du visa. Une mobilité réellement effective suppose également une meilleure harmonisation des procédures administratives applicables aux études, à l’emploi, à l’entrepreneuriat et au séjour de longue durée. Dans ce contexte, l’ouverture d’un consulat gabonais à N’Djaména ne modifiera pas, à elle seule, les règles communautaires. Elle pourrait néanmoins simplifier certaines démarches consulaires, rapprocher les services administratifs des usagers et renforcer la coopération entre les deux États.
Le rapprochement diplomatique entre le Tchad et le Gabon intervient ainsi dans un contexte où l’intégration régionale reste un objectif à consolider. Plus qu’une question de visas, le véritable défi demeure celui de l’effectivité de la libre circulation des personnes, condition essentielle pour faire de la CEMAC un espace où les citoyens peuvent pleinement tirer parti des opportunités offertes par la coopération régionale.