Un visa peut-il freiner le commerce africain ? À l’heure où la ZLECAf ambitionne de faire tomber les barrières aux échanges sur le continent, les restrictions à la circulation des personnes demeurent un obstacle discret mais coûteux. Derrière les frais, les démarches et les délais se jouent des contrats, des investissements, des emplois et des opportunités économiques.

Derrière un formulaire à remplir, des frais à payer, une invitation à fournir ou plusieurs jours d’attente se cachent des touristes qui renoncent à voyager, des entrepreneurs qui reportent une rencontre, des investisseurs qui choisissent une autre destination et des entreprises qui peinent à faire circuler leurs compétences.

À l’heure où l’Afrique cherche à accélérer son intégration économique, le maintien de barrières à la circulation des personnes apparaît comme une contradiction majeure. L’Indice d’ouverture sur les visas en Afrique (AVOI), produit par la Banque africaine de développement et la Commission de l’Union africaine, montre qu’en 2025, seulement 28,2 % des déplacements entre pays africains pouvaient être effectués sans visa.

En 2016, cette proportion n’était que de 20 %. Les progrès existent donc, mais plus de la moitié des scénarios de voyage intra-africains nécessitent encore un visa obtenu avant le départ.

Contradiction avec la ZLECAf

La question devient encore plus stratégique avec la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). L’objectif de cette intégration est de créer un marché continental plus vaste, capable de stimuler les échanges, les investissements et la transformation économique.

La Banque mondiale estimait dans son scénario initial que la ZLECAf pouvait permettre de sortir jusqu’à 30 millions d’Africains de l’extrême pauvreté d’ici 2035. Les estimations actualisées sont même plus ambitieuses : le scénario commercial de la ZLECAf pourrait réduire de 40 millions le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté en 2035 par rapport au scénario de référence.

Des marchandises libres, mais des hommes bloqués : transparaît une contradiction de la ZLECAf.

La libre circulation des marchandises et celle des personnes étant intimement liées, une entreprise qui exporte ses produits doit pouvoir envoyer ses commerciaux, ses techniciens, ses dirigeants ou ses formateurs. Un investisseur doit pouvoir se rendre rapidement sur le site d’un projet. Une start-up doit pouvoir réunir ses partenaires. Une foire commerciale ne peut fonctionner pleinement si ses participants rencontrent des obstacles administratifs disproportionnés.

Le visa ne bloque donc pas seulement le touriste. Il peut ralentir toute une économie.

L’Afrique est située à proximité de grands marchés mondiaux, notamment l’Europe et le Moyen-Orient. Cette proximité géographique crée un potentiel considérable pour le tourisme, les affaires, les échanges universitaires et les investissements.

Mais cette proximité ne suffit pas. Un marché voisin auquel l’accès est compliqué peut être économiquement plus éloigné qu’un marché plus distant mais facilement accessible.

L’AVOI montre toutefois une évolution positive : 28,2 % des déplacements intra-africains sont désormais sans visa, contre 20 % en 2016. Mais la moitié des possibilités de déplacement entre pays africains restent encore soumises à l’obtention préalable d’un visa.

Le visa, un coût économique souvent invisible

Le coût d’un visa ne se limite pas à son prix affiché. Pour un voyageur, il faut parfois ajouter les frais de dossier, le transport jusqu’au consulat, les justificatifs, l’assurance, les réservations et surtout le temps consacré à la procédure. Pour une entreprise, ces contraintes peuvent retarder une mission commerciale ou rendre moins attractive une destination.

La Banque mondiale souligne depuis plusieurs années que les politiques de visa peuvent agir comme des incitations ou des désincitations au tourisme. Dans certains cas, le coût cumulé des visas peut devenir suffisamment élevé pour décourager les voyageurs qui souhaitent visiter plusieurs pays africains.

Le problème est encore plus important lorsqu’il s’agit de voyages professionnels. Un entrepreneur qui doit attendre plusieurs semaines pour obtenir une autorisation d’entrée peut préférer rencontrer son partenaire dans un autre pays. Un ingénieur, un médecin, un chercheur ou un consultant confronté à des procédures complexes peut renoncer à une mission de courte durée.

La Banque mondiale observe d’ailleurs que les coûts élevés des visas et des permis de travail imposent des restrictions importantes à la circulation des professionnels dans les secteurs des services, notamment la santé et l’éducation.

En 2018, l’Afrique était la deuxième région touristique mondiale affichant la croissance la plus rapide, avec une progression de 5,6 % des arrivées, contre 3,9 % au niveau mondial. La même année, environ 40 % des touristes internationaux visitant l’Afrique provenaient eux-mêmes du continent. Autrement dit, le marché africain n’est pas seulement une promesse future : il constitue déjà une composante essentielle du tourisme africain.

Contraste au Nigeria, ouverture au Bénin et modèle seychellois

Le Nigeria, première économie démographique du continent, dispose d’un important potentiel touristique et commercial, mais ses procédures d’entrée restent complexes. En 2025, le pays a remplacé son « visa on arrival » par un système de visas électroniques. Ces contraintes ne suffisent toutefois pas à expliquer les difficultés du tourisme, également liées aux infrastructures, à la sécurité et à la connectivité.

À l’inverse, le Bénin figurait en 2024, avec la Gambie, le Rwanda et les Seychelles, parmi les pays africains les plus ouverts aux voyageurs du continent. Dès 2017, la Banque mondiale relevait que le tourisme représentait 2,6 % du PIB et 5,6 % des emplois, avec l’ambition d’atteindre 10 % du PIB.

Aux Seychelles, les recettes touristiques ont atteint 989 millions de dollars en 2023, soit près de 46 % du PIB. L’absence de visa y constitue un avantage, même si les infrastructures et la connectivité jouent également un rôle majeur.

Ne pas confondre touriste, investisseur et migrant

Un touriste n’est pas un immigrant. Un investisseur n’est pas un demandeur d’emploi. Un visiteur temporaire n’est ni un résident permanent ni un travailleur sans papiers. Un cadre étranger envoyé pendant quelques semaines dans une filiale dans pays n’est pas automatiquement un migrant économique.

Ces distinctions sont essentielles pour construire une politique migratoire économiquement rationnelle.

L’enjeu pour l’Afrique n’est pas nécessairement de supprimer indistinctement tous les contrôles aux frontières. Il s’agit plutôt de construire des politiques intelligentes.

La Banque africaine de développement considère elle-même l’ouverture des visas comme un levier permettant de combler les déficits de compétences, de stimuler l’entrepreneuriat, de diversifier les économies, d’attirer les investissements et d’améliorer la compétitivité.

Le véritable débat n’est peut-être plus de savoir si l’Afrique doit ouvrir ou fermer ses frontières. Il est de savoir comment ouvrir suffisamment pour créer de la richesse tout en conservant les moyens nécessaires pour sécuriser les territoires.

Dans cette équation, le visa ne doit plus être seulement considéré comme un document d’entrée. Il peut devenir un instrument de politique économique. Et pour un continent qui veut faire de la ZLECAf un moteur de croissance, la circulation des personnes pourrait finalement être aussi importante que la circulation des marchandises.