À l’heure où la désinformation nourrit les réseaux de trafiquants et tue sur les routes migratoires, l’accès à une information fiable s’impose comme un impératif à la fois éthique, politique et diplomatique. Une analyse croisée des engagements du pacte mondial de Marrakech et des réalités de terrain, à travers les témoignages de Sadikh Niass, membre de la société civile sénégalaise, et d’Ass Momar Lo, journaliste spécialisé dans le fact-checking.

Le 10 décembre 2018, à Marrakech, les représentants de 164 états signaient un texte que beaucoup n’avaient pas vu venir : le pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières. Pour la première fois dans l’histoire diplomatique, un accord intergouvernemental s’attaque à toutes les dimensions des migrations internationales, non pas sous l’angle exclusif de la sécurité ou du contrôle des frontières, mais sous celui des droits fondamentaux de la personne humaine. Le haut-commissariat des Nations unies aux droits de l’Homme (HCDH) l’a salué comme « un cadre important centré sur les migrants et leurs droits ». Parmi les 23 objectifs que compte ce pacte, l’un est souvent éclipsé par le débat politique : la nécessité de promouvoir une information exacte, factuelle et équilibrée sur les migrations. Pourtant, c’est précisément là que se joue, pour des centaines de milliers de personnes, une question de vie ou de mort. Au cœur du phénomène migratoire contemporain se loge une constante cruelle : ce sont souvent les mieux informés qui survivent, et les moins informés qui périssent.

Un accord né d’une prise de conscience collective

Le pacte mondial n’est pas apparu du néant. Il est l’aboutissement d’un long processus diplomatique, nourri par le constat que les migrations internationales qui concernent aujourd’hui plus de 280 millions de personnes dans le monde ne pouvaient plus être gérées uniquement selon les intérêts nationaux de chaque État. Tout commence lors du sommet des Nations unies pour les réfugiés et les migrants de septembre 2016, organisé dans un contexte marqué par la crise migratoire en méditerranée. 

Les États membres adoptent alors La Déclaration de New York, dans laquelle ils s’engagent à élaborer un cadre commun permettant de gérer les migrations de façon coordonnée, humaine et ordonnée. Après plusieurs cycles de consultations et de négociations intergouvernementales, le texte final est adopté à Marrakech en 2018. Juridiquement non contraignant, le pacte ne crée pas de nouvelles obligations internationales, mais fixe une orientation politique claire, fondée sur le droit international des droits humains. Il repose sur dix principes directeurs parmi lesquels la centralité des droits humains, la non-discrimination, l’égalité de genre et l’intérêt supérieur de l’enfant. Surtout, il marque une rupture dans la manière de penser les migrations : le migrant n’y est plus présenté comme un problème à contenir, mais comme un sujet de droit à protéger.

L’information, un enjeu au cœur du pacte

Cette question est devenue cruciale à l’heure où les réseaux sociaux amplifient les rumeurs, les chiffres erronés et les discours de haine visant les personnes migrantes. Car les politiques migratoires se construisent aussi à partir des récits collectifs, des perceptions et des représentations diffusées dans l’espace public. Pour Ass Momar Lo, journaliste sénégalais spécialisé dans le fact-checking, une information fiable et respectueuse de la dignité humaine constitue une condition indispensable pour aborder sereinement les questions migratoires. Ses propos résument avec clarté l’ampleur du défi : « On a tendance à oublier que les migrants sont avant tout des êtres humains, dotés des mêmes droits que nous. Dans le traitement médiatique de la migration, on les présente généralement comme des envahisseurs, voire comme des individus sans droits. » Selon lui, cette représentation déformée occulte les causes profondes des migrations, notamment les difficultés économiques qui poussent de nombreux jeunes à quitter leur pays à la recherche d’opportunités. «il s’agit, pour la plupart, de réfugiés économiques à la recherche d’opportunités que leur pays d’origine ne peut leur offrir», souligne-t-il. Une réalité que le discours dominant peine trop souvent à reconnaître.

Le journaliste insiste particulièrement sur l’importance du vocabulaire utilisé dans les médias et les discours politiques. « Les migrants y sont souvent dépeints comme des envahisseurs», observe-t-il, évoquant notamment l’usage du terme « alien » par l’administration Trump pour désigner les migrants. «littéralement, cela renvoie à quelqu’un d’étranger, d’inconnu, venu d’ailleurs. Ce vocabulaire entretient la peur et alimente une représentation défavorable des migrants.» Cette rhétorique se propage également sur les réseaux sociaux, où circulent régulièrement des images accompagnées de commentaires déshumanisants. Pour Ass Momar Lo, cette banalisation du mépris participe à construire l’image de migrants dangereux dont il faudrait se méfier. « C’est précisément pour cela qu’un traitement équilibré et respectueux de la dignité des migrants est indispensable. », insiste-t-il.

Les fake news migratoires : un phénomène massif aux conséquences mortelles

Dans son travail quotidien de vérification des faits, Ass Momar Lo constate que la désinformation migratoire prend souvent la forme de chiffres faux ou exagérés. « La forme de désinformation la plus fréquente porte sur le nombre de jeunes qui tentent de rejoindre l’Espagne par la mer. On avance régulièrement des chiffres approximatifs, parfois attribués à des sources pourtant sérieuses comme l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) ou l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), mais qui ne reposent sur aucune base factuelle solide. Il évoque notamment des publications virales affirmant que «10 000 jeunes sénégalais seraient morts en mer », sans aucune source identifiable. D’autres intox concernent le nombre d’étrangers présents au Sénégal, en particulier les ressortissants originaires des pays voisins de la sous-région. « Les chiffres fantaisistes sont devenus un outil de manipulation émotionnelle », estime-t-il.

La désinformation migratoire ne se limite pas à de simples erreurs d’information : elle peut produire des conséquences dramatiques. Le journaliste cite l’exemple de l’Afrique du Sud, où des rumeurs largement relayées ont alimenté des violences xénophobes. « En 2015, certains leaders locaux affirmaient qu’il y avait jusqu’à 15 millions de migrants dans le pays, alors que les chiffres réels faisaient état de 2 à 3 millions seulement. Ces fausses informations ont contribué à déclencher des attaques contre des communautés migrantes. »

Autre exemple marquant : les violences anti-nigériennes en Côte d’ivoire en 2021. Une vidéo présentée sur les réseaux sociaux comme montrant des ivoiriens torturés au Niger s’est révélée être une séquence filmée au Nigeria montrant des membres de Boko Haram arrêtés par des militaires nigérians. « La confusion a suffi à provoquer des violences contre des ressortissants nigériens à Abidjan. Des commerces ont été incendiés, des personnes blessées, et au moins une personne a perdu la vie », souligne le fact-checkeur.

La désinformation peut également influencer directement les politiques publiques. « Aux États-Unis, l’administration Trump a systématiquement présenté les migrants comme des criminels ou des narcotrafiquants, allant jusqu’à diffuser des accusations selon lesquelles certains mangeraient des chats et des chiens. Ce discours a légitimé un durcissement sans précédent des politiques migratoires.» Un avertissement que le pacte mondial, dans son appel à des données fiables, cherche précisément à prévenir.

Si la dimension médiatique de la désinformation est bien documentée, sa dimension opérationnelle utilisée comme outil de recrutement par les réseaux de trafiquants est beaucoup moins visible. C’est ici que le témoignage de Sadikh Niass, membre de la société civile sénégalaise engagé dans la protection des réfugiés et des migrants, prend toute sa valeur. « Le manque d’information fiable  et parfois même la désinformation véhiculée par certains réseaux, y compris des milieux mafieux  constitue de véritables leurres pour les migrants. »

Ces leurres ne sont pas le fruit du hasard. Ils sont construits, orchestrés, parfois industrialisés. Selon Sadikh, les trafiquants de personnes ont compris avant tout le monde la puissance de l’information comme outil de recrutement. Ils se déplacent jusque dans les villages les plus reculés des pays de départ ou de transit pour propager des récits soigneusement fabriqués : pays qui régularisent massivement les sans-papiers, marchés du travail ouverts et généreux, routes de transit sans danger. « Ce sont souvent les trafiquants eux-mêmes qui propagent ces idées, se rendant jusque dans les pays de départ ou de transit pour recruter des candidats, qui finissent par tomber dans leurs filets. »

Ce que décrit Sadikh Niass, c’est un véritable écosystème structuré en plusieurs couches. La première touche au voyage lui-même : minimisation des risques, témoignages fabriqués de candidats prétendument « arrivés », mise en scène de réussites.  La deuxième couche concerne les conditions d’accueil dans les pays de destination. Contrats miraculeux, promesses d’emploi immédiat, récits de régularisations massives : autant de fictions qui poussent des milliers de jeunes à prendre des risques inconsidérés. Et lorsqu’ils arrivent, la réalité est souvent d’une brutalité extrême. « Ces personnes se voient confisquer leurs documents d’identité ou se retrouvent contraintes à des travaux auxquels elles n’avaient jamais consenti. »

On bascule alors de la désinformation à l’exploitation, voire à la traite des êtres humains. Le pacte mondial, dans son objectif 10 relatif à la prévention, à la lutte et à l’élimination de la traite des personnes dans le contexte des migrations internationales, est directement concerné par ces pratiques  ce que les textes officiels ne disent pas toujours assez clairement.

Si la désinformation frappe aveuglément, certaines catégories de population y sont nettement plus exposées. Sadikh Niass en identifie trois principales. Les premières victimes sont les jeunes, et plus particulièrement ceux qui se trouvent sans emploi. Mais il prend soin de nuancer ce profil : il ne s’agit pas uniquement de jeunes sans qualification. « Le chômage des jeunes y compris parmi les diplômés qui, après leurs études, se retrouvent sans perspective est un facteur déterminant dans l’attrait pour la migration irrégulière. »

Cette observation est d’une importance capitale : elle signale que le problème ne relève pas uniquement d’un déficit d’éducation, mais d’une faillite plus profonde des systèmes économiques à intégrer leur propre jeunesse diplômée. La désinformation trouve un terreau fertile dans le désespoir. Les femmes constituent une autre catégorie particulièrement exposée. Le membre de la société civile sénégalaise pointe une tendance préoccupante qu’il nomme clairement : la « féminisation croissante de la migration irrégulière ». Ces femmes, souvent sans emploi et en situation de grande précarité, sont particulièrement ciblées par les réseaux de trafic notamment vers les pays du golfe et subissent des formes d’exploitation qui vont du travail forcé à l’exploitation sexuelle. 

Sadikh Niass reconnaît l’existence du cadre du pacte mondial tout en formulant une critique qui mérite d’être entendue. Le fossé entre les engagements internationaux et leur traduction concrète dans les politiques nationales est un classique de la gouvernance mondiale. Mais dans le domaine migratoire, ce fossé a des conséquences mortelles. « Il ne suffit pas de le proclamer dans des documents : il faut que des actions tangibles soient mises en œuvre pour diffuser et promouvoir une information fiable, et pour renforcer les capacités des jeunes dans ce domaine. »

Sadikh Niass plaide pour que les États investissent réellement dans la diffusion d’une information de qualité, notamment via « la télévision nationale, avec des émissions dédiées », un outil de proximité encore sous-exploité. Il désigne explicitement les ministères de l’information et de la communication comme des acteurs-clés, dont la mobilisation reste insuffisante. Ass Momar Lo rejoint ce diagnostic depuis son angle de vérificateur : « les États prennent leurs décisions à partir des informations dont ils disposent. Si ces informations sont fausses, les politiques qui en découlent seront forcément biaisées et inefficaces. » Surestimer artificiellement le nombre d’étrangers présents sur un territoire peut ainsi conduire à des politiques inadaptées, nourries davantage par la peur que par la réalité. « Des décisions éclairées supposent des informations exactes. Cela vaut dans le domaine migratoire comme dans tous les autres. »

La société civile en première ligne 

Face aux carences de l’État, la société civile a souvent compensé. Sadikh Niass en témoigne avec une certaine fierté, mais aussi une lucidité sur les limites de ce modèle. Son organisation, la Rencontre Africaine pour la Défense des Droits de l’Homme (RADDHO), a mis en œuvre, avec le soutien de l’Union européenne, de la CEDEAO et de l’Espagne, des programmes d’information et de sensibilisation destinés aux jeunes susceptibles d’envisager la migration. « Pendant deux ans, nous avons mis à la disposition de jeunes migrants potentiels une information claire sur les canaux réguliers par lesquels il est possible de migrer légalement en tant qu’étudiant, commerçant, homme d’affaires ou dans le cadre d’un regroupement familial. »

Ce travail est précieux. Il sauve des vies. Mais il repose sur des financements extérieurs bailleurs internationaux, partenaires européens et non sur un engagement structurel des États concernés. C’est précisément ce point que Sadikh dénonce. « Il ne devrait pas revenir uniquement aux bailleurs de fonds internationaux de soutenir les organisations engagées dans ce domaine : l’État lui-même doit allouer des ressources pour appuyer la société civile et les médias dans ce travail. »

Du côté des médias, Ass Momar Lo partage ce constat et appelle à une prise de conscience dans les rédactions. « Les médias et les journalistes doivent être en première ligne pour un traitement responsable de l’information migratoire. » Il regrette que certains médias véhiculent encore des représentations dégradantes des migrants, associés à la saleté, à la mendicité ou à la prostitution. « Cet arsenal linguistique déshumanise des populations qui sont avant tout des victimes de la précarité économique. »

Les réseaux sociaux : entre amplification du danger et potentiel inexploité

La question des réseaux sociaux occupe une place particulière dans les deux analyses. Ces plateformes sont à la fois le vecteur le plus puissant de la désinformation migratoire et un outil dont le potentiel reste largement sous-exploité à des fins positives. Les réseaux sociaux ont largement contribué à la circulation de la désinformation et des fausses informations, parfois même exploités par des réseaux de trafiquants de personnes.

Cette réalité est documentée : des groupes sur WhatsApp, des pages sur Facebook et des comptes sur TikTok servent de vitrines à des récits de réussite migratoire soigneusement mis en scène, attirant des candidats que les passeurs attendent au bout de la route. Mais Sadikh Niass résiste à la tentation d’une condamnation sans appel. Il plaide pour une réappropriation de ces outils, dans le cadre de partenariats entre Etats, organisations régionales comme la Cédéao et réseaux de société civile : « il faudrait réfléchir collectivement à la manière d’utiliser les réseaux sociaux à bon escient, de lutter contre la désinformation, de valoriser les sources fiables et de dénoncer les plateformes utilisées à des fins de propagande. »

La régulation, il le reconnaît, est un défi colossal. « Même les États peinent à enrayer efficacement la diffusion de fausses informations.» Mais l’absence de solution ne saurait justifier l’inaction. Le fact-checking, encore embryonnaire dans la région, doit être davantage soutenu et institutionnalisé une recommandation que le pacte mondial, dans son objectif 17, formule lui aussi explicitement.

Au-delà du diagnostic, Sadikh Niass formule une proposition d’action cohérent et directement ancré dans l’esprit du pacte mondial : la construction de coalitions d’information réunissant société civile, médias et autorités publiques, pour diffuser massivement une information fiable sur les voies légales de migration. « La mesure la plus urgente serait de constituer des réseaux solides réunissant organisations de la société civile et médias, soutenus par les autorités publiques, afin de diffuser une information fiable et d’orienter les candidats à l’émigration vers les voies légales existantes. »