Ils prendraient les emplois des nationaux, feraient baisser les salaires et aggraveraient le chômage. Cette affirmation revient régulièrement dans les débats publics, en Afrique comme ailleurs. Mais que disent réellement les données ? Les migrants occupent-ils les postes qui devraient revenir aux travailleurs locaux ou contribuent-ils au contraire à l’économie des pays d’accueil ? Analyse d’une question souvent dominée par les perceptions plus que par les faits.
Une idée largement répandue
Dans de nombreux pays, les périodes de ralentissement économique ou de hausse du chômage s’accompagnent souvent d’un discours accusant les migrants de « voler » les emplois des populations locales. Cette perception repose sur une logique simple : si le nombre d’emplois est limité, chaque travailleur étranger occuperait potentiellement un poste qu’un national aurait pu obtenir.
Pourtant, les économistes parlent d’une « erreur du gâteau fixe » (lump of labour fallacy), c’est-à-dire l’idée selon laquelle la quantité de travail disponible dans une économie serait immuable. En réalité, l’arrivée de nouveaux travailleurs, consommateurs et entrepreneurs modifie aussi la taille de l’activité économique.
Selon l’Organisation internationale du Travail (OIT), les travailleurs migrants représentaient environ 168 millions de personnes dans le monde en 2022. Ces travailleurs étrangers représentent environ 4,7 % de la population active mondiale. Une grande partie d’entre eux occupent des emplois pour lesquels les employeurs peinent à recruter localement ou exercent dans des secteurs à forte demande de main-d’œuvre.
Ce que montrent les recherches économiques
La littérature scientifique sur le sujet est abondante et aboutit à une conclusion relativement constante : l’impact des migrants sur l’emploi des nationaux est généralement faible, voire neutre.
Une étude de la Banque mondiale publiée dans le « World Development Report 2023: Migrants, Refugees and Societies » montre que les migrants complètent souvent les travailleurs locaux plutôt qu’ils ne les remplacent.
Les chercheurs distinguent en effet plusieurs situations. Les migrants peuvent occuper des emplois que les nationaux refusent ou délaissent. Ils peuvent apporter des compétences différentes de celles disponibles localement. Ils stimulent la consommation et créent une demande supplémentaire en biens et services. Certains deviennent entrepreneurs et génèrent eux-mêmes de nouveaux emplois.
La Banque mondiale souligne ainsi que les effets négatifs observés sur l’emploi ou les salaires des nationaux sont généralement limités à certains groupes spécifiques et à court terme.
Les migrants occupent souvent des emplois complémentaires
Contrairement à une idée répandue, les migrants ne se positionnent pas toujours sur les mêmes segments du marché du travail que les travailleurs locaux.
L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) note que les économies modernes reposent sur une diversité de compétences. Les migrants peuvent ainsi occuper des postes hautement qualifiés (médecins, ingénieurs, chercheurs), exercer des métiers peu attractifs pour les nationaux, répondre à des pénuries sectorielles.
Dans plusieurs pays européens, les secteurs de l’agriculture, du bâtiment, de l’aide à domicile ou encore de la santé dépendent fortement de la main-d’œuvre étrangère. Selon l’OCDE, l’immigration contribue souvent à combler des besoins structurels plutôt qu’à concurrencer directement les travailleurs locaux.
Le cas particulier de l’Afrique
En Afrique, la question se pose différemment. La majorité des migrations africaines se déroulent à l’intérieur du continent.
D’après l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de la moitié des migrants africains vivent dans un autre pays africain. Ces mobilités répondent souvent à des besoins économiques régionaux tels que l’agriculture saisonnière, le commerce transfrontalier, le transport, les mines artisanales, les services.
Dans l’espace CEDEAO, la libre circulation facilite depuis plusieurs décennies les déplacements professionnels. Des pays comme la Côte d’Ivoire, le Ghana ou le Nigeria accueillent une importante main-d’œuvre venue de pays voisins.
Les études réalisées dans la région montrent que les travailleurs migrants occupent fréquemment des niches économiques spécifiques et participent à l’activité des marchés locaux.
Les migrants créent aussi des emplois
Un aspect souvent négligé concerne l’entrepreneuriat migrant.
Selon l’Organisation internationale du Travail, les migrants présentent souvent des taux de création d’entreprise supérieurs à ceux de la population locale.
Plusieurs raisons expliquent ce phénomène dont la nécessité de s’insérer économiquement, l’expérience acquise dans différents pays, les réseaux transnationaux, la connaissance de plusieurs marchés. Ces entreprises recrutent ensuite des travailleurs locaux.
Les salaires des nationaux baissent-ils ?
C’est l’un des arguments les plus fréquents.
Pourtant, les recherches montrent que les effets sur les salaires sont généralement très faibles.
L’économiste américain Giovanni Peri, spécialiste reconnu des migrations, a démontré que l’immigration tend davantage à modifier la répartition des tâches qu’à réduire durablement les rémunérations.
Lorsque les migrants occupent certains emplois, les travailleurs locaux se déplacent souvent vers des postes nécessitant davantage de compétences ou de responsabilités.
Selon plusieurs méta-analyses internationales, les effets négatifs sur les salaires sont faibles, temporaires, concentrés sur certains groupes de travailleurs peu qualifiés. Pour l’ensemble de l’économie, l’impact reste généralement neutre ou légèrement positif.
Pourquoi cette perception persiste-t-elle ?
Si les données économiques nuancent fortement l’idée selon laquelle les migrants prendraient les emplois des locaux, pourquoi cette croyance demeure-t-elle aussi répandue ? Plusieurs facteurs l’expliquent.
La visibilité des migrants : Les travailleurs migrants sont souvent très visibles dans certains secteurs. Lorsqu’un marché, un chantier ou un quartier compte une forte présence étrangère, l’impression de concurrence peut être renforcée.
Les difficultés économiques : Dans les contextes de chômage élevé, les frustrations sociales trouvent parfois un exutoire dans la désignation d’un groupe perçu comme concurrent.
Les discours politiques : Les questions migratoires sont régulièrement instrumentalisées dans le débat public. Plusieurs études montrent que les perceptions de l’immigration sont souvent plus négatives que les réalités statistiques.
La désinformation : Les réseaux sociaux favorisent parfois la diffusion d’informations trompeuses sur les migrations et leurs effets économiques.
Les situations où des tensions peuvent apparaître
Reconnaître les bénéfices économiques de la migration ne signifie pas nier l’existence de difficultés.
Des tensions peuvent apparaître lorsque les marchés du travail sont déjà fragiles, les infrastructures publiques sont insuffisantes, les politiques d’intégration sont faibles, les flux migratoires sont soudains et importants. Dans ces situations, certains travailleurs peu qualifiés peuvent ressentir une concurrence accrue. Cependant, les experts soulignent que ces problèmes relèvent davantage des politiques publiques, de la gouvernance économique ou de l’insuffisance des investissements que de la présence des migrants elle-même.
Le cas des réfugiés
Les réfugiés sont souvent perçus uniquement comme des bénéficiaires d’assistance. Pourtant, plusieurs études du HCR montrent qu’une fois intégrés économiquement, ils contribuent eux aussi à l’activité économique locale.
Dans plusieurs pays africains, des programmes favorisant l’accès des réfugiés au travail ont permis la création de petites entreprises, l’augmentation des revenus locaux, le développement du commerce.
Verdict : une affirmation largement exagérée
L’idée selon laquelle les migrants prendraient les emplois des nationaux ne résiste pas à l’examen des données économiques disponibles.
Les recherches menées par la Banque mondiale, l’OIT, l’OCDE et de nombreux universitaires convergent vers le même constat : les effets sur l’emploi des locaux sont généralement faibles, les migrants occupent souvent des postes complémentaires, ils stimulent la consommation et l’investissement, ils créent parfois eux-mêmes des emplois.
Des tensions peuvent certes apparaître dans certains contextes spécifiques, notamment lorsque les marchés du travail sont déjà sous pression. Mais attribuer le chômage ou les difficultés économiques à la seule présence des migrants relève davantage du mythe que de la réalité démontrée par les faits.
Dans un continent africain où la mobilité humaine est historiquement au cœur des échanges économiques, la question n’est donc pas tant de savoir si les migrants prennent les emplois des locaux, mais plutôt comment organiser la mobilité pour qu’elle profite à la fois aux migrants, aux travailleurs nationaux et aux économies d’accueil.