Dans les quartiers informels de Ouagadougou et de Kaya, les femmes migrantes et déplacées internes font face à de multiples obstacles pour accéder aux services de santé sexuelle et reproductive. Une étude menée par l’Institut Supérieur des Sciences de la Population (ISSP) de l’Université Joseph KI-ZERBO au Burkina Faso met en lumière une réalité préoccupante, marquée par les inégalités, les violences basées sur le genre et une méconnaissance des droits pourtant garantis par la loi.

Les femmes migrantes1 et déplacées internes vivant dans les quartiers informels communément appelés non lotis de Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, et de Kaya, ville située au Centre-Nord du Burkina Faso, à environ de 100 km de Ouagadougou, figurent parmi les populations les plus vulnérables du Burkina Faso en matière de santé sexuelle et reproductive. C’est ce que révèle une étude conduite par l’Institut Supérieur des Sciences de la Population (ISSP), en collaboration avec l’Université du Québec en Outaouais (Canada), et financé par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) du Canada dans le cadre de l’Initiative ANeSA (Addressing Neglected Areas of Sexual and Reproductive Health and Rights in sub-Saharan Africa). Le projet est intitulé « Mieux prendre en compte les aspects négligés de la santé et des droits sexuels et reproductifs des femmes migrantes et déplacées internes des quartiers informels au Burkina Faso ». 

Pour le démographe et enseignant-chercheur, Dr Yentéma Onadja, Coordonnateur du projet, l’initiative répond à un défi majeur : malgré les engagements du Burkina Faso en faveur de l’accès universel aux services de santé sexuelle et reproductive, certaines catégories de la population continuent d’être laissées en marge.

« Les inégalités persistent et limitent l’accès aux services pour certaines populations, notamment les adolescentes, les femmes migrantes et les personnes déplacées internes vivant dans les quartiers informels urbains », explique-t-il.

Une triple vulnérabilité

Selon le chercheur, ces femmes cumulent trois formes de vulnérabilité.

La première est socio-économique. Beaucoup vivent dans la précarité et l’insécurité, avec des ressources limitées pour satisfaire leurs besoins essentiels.

La deuxième est géographique. Les quartiers informels où elles résident sont souvent dépourvus d’infrastructures adéquates et de services sociaux de base, chose qui complique davantage leur accès aux soins.

La troisième vulnérabilité est normative. Les normes sociales et culturelles continuent de restreindre l’autonomie des femmes et des adolescentes dans les décisions relatives à leur santé reproductive.

Contrairement aux recherches classiques qui se limitent à produire des connaissances, le projet mis en œuvre par l’ISSP se veut une recherche-action.

L’approche repose sur une collaboration étroite entre chercheurs, décideurs publics et acteurs communautaires. Les données scientifiques produites servent de base à la conception d’interventions adaptées aux réalités du terrain.

« Le chercheur produit les connaissances, le décideur les traduit en actions et les acteurs communautaires assurent leur mise en œuvre », résume Dr Onadja.

Des résultats préoccupants 

Réalisée entre octobre et décembre 2025 auprès des populations des quartiers informels de Ouagadougou et de Kaya, l’étude met en évidence plusieurs défis majeurs.

En matière de planification familiale, les résultats révèlent une forte fécondité des femmes migrantes et déplacées forcées, particulièrement à Kaya où les femmes donnent naissance en moyenne à six enfants. L’enquête montre également que 13 % des adolescentes âgées de 15 à 19 ans ont déjà commencé leur vie reproductive.

Par ailleurs, le recours à la contraception moderne demeure faible, notamment chez les adolescentes.

L’étude identifie plusieurs obstacles à l’utilisation des services de planification familiale. Parmi eux figurent les croyances et perceptions négatives encore fortement ancrées dans les communautés.

De nombreuses femmes associent encore, selon Yentéma Onadja, la planification familiale à des comportements jugés immoraux. D’autres estiment que ces services sont exclusivement destinés aux femmes mariées. À cela s’ajoutent la peur des effets secondaires ainsi qu’une qualité parfois insuffisante du conseil fourni dans les structures sanitaires.

Des violences plus fréquentes… 

Autre constat alarmant : les violences basées sur le genre touchent fortement ces femmes.

L’enseignant-chercheur, se basant sur les résultats de l’étude, a fait savoir que près de trois femmes sur dix déclarent avoir déjà subi des violences de la part de leur partenaire. Un niveau qui, selon les chercheurs de l’ISSP, est presque deux fois supérieur à celui observé dans les enquêtes nationales.

Ces violences prennent plusieurs formes : physiques, psychologiques, émotionnelles et sexuelles.

À Kaya notamment, plus de la moitié des femmes victimes de violences dans l’espace public subissent également des violences conjugales. Cette situation traduit ce que les chercheurs qualifient de « poly victimisation », c’est-à-dire une accumulation de violences dans différents espaces de vie.

Les témoignages recueillis révèlent également une inquiétante normalisation de certaines violences, notamment sexuelles, souvent justifiées par le refus de rapports conjugaux, a révélé le démographe Onadja qui ajoute que les conflits liés aux difficultés économiques apparaissent aussi parmi les principales causes de tensions au sein des ménages.

Plus préoccupant encore, très peu de victimes sollicitent l’aide des services spécialisés lorsqu’elles subissent des violences.

Une méconnaissance des droits reproductifs

L’étude s’est également intéressée à la connaissance de la législation relative à l’interruption sécurisée de grossesse dans les conditions prévues par la loi burkinabè.

Les résultats montrent que 74 % des femmes concernées par l’étude ignorent l’existence même de cette possibilité légale.

Pourtant, au Burkina Faso, la loi autorise l’interruption sécurisée de grossesse dans certains cas précis, notamment en situation de viol, d’inceste, de risque grave pour la santé de la mère ou de malformations congénitales sévères du fœtus.

Même parmi les femmes (26%) qui déclarent connaître l’existence de cette loi, seules 19 % maîtrisent réellement les conditions qui permettent d’y recourir.

Les femmes migrantes, dont le déplacement résulte généralement d’un choix volontaire lié à des raisons économiques, éducatives ou familiales, apparaissent globalement mieux informées que les femmes déplacées internes, contraintes de quitter leur milieu de vie à cause de l’insécurité ou d’autres facteurs tels que les catastrophes climatiques.

Pour Dr Onadja, le déplacement forcé fragilise davantage les femmes concernées.

Selon lui, le fait de quitter son milieu d’origine pour s’installer dans un environnement inconnu ou lointain implique souvent des difficultés d’adaptation, des chocs culturels et une désorganisation des repères sociaux habituels.

Cette rupture peut avoir des répercussions directes sur l’accès aux services de santé reproductive et sur la capacité des femmes à exercer leurs droits.

À l’issue de la première phase du projet, les résultats ont été présentés aux décideurs et aux acteurs communautaires lors d’un atelier tenu en avril 2026, avant l’atelier délibératif organisé les 19 et 20 mai 2026.

Parmi les principales recommandations formulées figurent la transformation des normes sociales qui légitiment les violences basées sur le genre, à travers des stratégies communautaires impliquant hommes, femmes, jeunes et leaders communautaires.

Les participants ont également insisté sur la nécessité d’améliorer l’information des femmes concernant les services d’assistance disponibles en cas de violences.

Ces propositions ont été coconstruites avec l’ensemble des acteurs concernés, y compris les femmes migrantes et déplacées elles-mêmes.

Au-delà des statistiques, le projet poursuit un objectif clair : réduire les multiples vulnérabilités auxquelles ces femmes sont confrontées.

« Nous cherchons à diminuer ce cumul de vulnérabilités afin que ces femmes puissent vivre dignement, dans des conditions décentes, et accéder pleinement aux services de santé sexuelle et reproductive », défend Dr Yentéma Onadja.

Pour y parvenir, le chercheur plaide pour un financement supplémentaire qui permettrait de mettre en œuvre l’ensemble des interventions identifiées lors des consultations avec les communautés et les décideurs.

Car derrière les chiffres se trouvent des milliers de femmes dont les droits, la santé et la dignité restent encore trop souvent fragilisés par la précarité, l’exclusion et les violences.

En rappel, le projet « Mieux prendre en compte les aspects négligés de la santé et des droits sexuels et reproductifs des femmes migrantes et déplacées internes des quartiers informels au Burkina Faso » est porté par l’ISSP avec l’appui financier du Centre de recherches pour le développement international (CRDI) du Canada dans le cadre de l’Initiative ANeSA (Addressing Sexual and Reproductive Health and Rights in sub-Saharan Africa). L’équipe de recherche est coordonnée par Dr Yentéma Onadja, Maître de Conférence en démographie à l’ISSP, en collaboration avec les professeurs Drissa Sia et Eric Tchouaket de l’Université du Québec en Outaouais (Canada). Ils sont appuyés par Pr Abdramane Soura, Dr Maurice Sawadogo, Dr Fiacre Bazié, Dr Alexandra Tapsoba, Mme Bénédicte Yaogho, Mr Cédric Tiendrebeogo et Mme Hawa Bonkoungou.

  1.  Ici, les femmes migrantes sont celles qui ont choisi de se déplacer d’une localité à une autre de façon volontaire, sans contrainte. À l’opposé, les femmes déplacées internes/forcées sont celles qui sont contraintes de quitter leur milieu de vie pour un autre milieu. 
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