À l’intersection du déplacement forcé et du handicap, le Sahel abrite une population que ni les statistiques ni les politiques migratoires ne parviennent pleinement à nommer. Les femmes migrantes en situation de handicap sont rendues invisibles à trois reprises — par le genre, le statut migratoire et le handicap — dans une région où les conflits, la crise climatique et la fragilité étatique poussent des millions de personnes hors de chez elles pour les déposer dans des systèmes structurellement incapables de les voir.

Ce que les données ne peuvent toujours pas mesurer

Le Global Migration Data Portal est sans ambiguïté sur ce point. Les données relatives au handicap dans les contextes migratoires sont rarement collectées et, lorsqu’elles le sont, les méthodologies varient tellement d’un pays à l’autre que toute comparaison fiable s’avère impossible. Au Sahel, cet écart est encore plus prononcé, les capacités statistiques des États de la région figurant parmi les plus faibles au monde, et les systèmes de protection sociale y restant très limités.

Il est néanmoins établi que parmi les personnes déplacées de force, la prévalence du handicap oscille entre 15 % et 33 % selon les contextes, un taux bien supérieur à la moyenne mondiale. En appliquant la borne inférieure aux 117,3 millions de personnes déplacées de force recensées à mi-2025 par le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), on obtient un chiffre d’au moins 17 millions de personnes handicapées parmi les déplacés. Ce chiffre est une estimation prudente, vraisemblablement bien en deçà de la réalité, et la part sahélienne de ce total demeure sans mesure fiable.

Cette opacité statistique n’est pas un détail technique. Elle a des conséquences directes sur les politiques : ce qui n’est pas compté n’est pas financé et n’est pas traité. Le Global Disability Inclusion Report 2025, coordonné par l’UNICEF avec l’Organisation internationale du travail (OIT), ONU Femmes et le HCDH dans le cadre du Sommet mondial sur le handicap, constate que les systèmes migratoires ignorent fréquemment les besoins des personnes handicapées, avec des procédures inaccessibles et des obstacles juridiques. Il souligne en outre que les approches uniformisées sont inadéquates et que le genre, l’âge et le statut migratoire se combinent pour intensifier les obstacles. Ce n’est pas là de la théorie intersectionnelle ; c’est une description opérationnelle du terrain, particulièrement visible dans les camps de déplacement du Sahel central où les services spécialisés sont quasi inexistants.

La migration elle-même peut créer ou aggraver le handicap. Les trajectoires de violence à travers le Sahel, la détention prolongée aux frontières de transit, l’absence de soins durant le parcours migratoire et les traumatismes physiques et psychologiques accumulés produisent des situations de handicap qui n’existaient pas auparavant. Pour les femmes, davantage exposées aux violences basées sur le genre durant la migration, cette dynamique de handicap acquis ou aggravé est particulièrement documentée dans les contextes de conflit armé tels que le bassin du lac Tchad ou la région des Trois Frontières (Mali, Niger, Burkina Faso). Les données font précisément défaut là où le besoin de protection est le plus aigu.

Quand les vulnérabilités se cumulent en exclusion

Le concept de double minorité est désormais bien établi dans la littérature sur la migration et le handicap. Les chercheurs du Refugee Council USA décrivent avec précision comment la combinaison du statut migratoire et du handicap produit des obstacles qui ne sont pas simplement additifs, mais souvent exponentiels. Le statut irrégulier coupe l’accès aux services, et le handicap rend encore plus difficile l’accès aux procédures de régularisation. Pour les femmes migrantes handicapées du Sahel, cette logique de double minorité devient triple. ONU Femmes indique clairement dans son guide tenant compte du genre relatif au Pacte mondial pour la migration que les femmes migrantes font face à de multiples formes de discrimination croisées qui limitent leur accès aux ressources, à la protection juridique et aux services de soutien.

Dans les procédures d’asile disponibles dans les pays de transit et d’accueil du Sahel, le handicap cognitif, neurologique ou lié au traumatisme affecte directement la capacité à témoigner de manière cohérente, à maintenir un récit linéaire et à satisfaire aux exigences de crédibilité des systèmes d’adjudication. Human Rights First a documenté que les agents de l’immigration comprennent régulièrement mal l’impact des handicaps sur la mémoire et le témoignage, au détriment des demandeurs. Pour les femmes dont les dossiers reposent souvent sur des récits de violences subies, ce biais procédural est doublement pénalisant. L’article 11 de la Convention des Nations Unies relative aux droits des personnes handicapées oblige les États à protéger les personnes handicapées dans les situations de risque et d’urgence humanitaire. En pratique, son application aux procédures migratoires reste très déficiente, et davantage encore au Sahel où plusieurs pays ne disposent pas d’un système d’asile formellement opérationnel.

Sur le plan économique, les femmes migrantes handicapées se trouvent à la convergence de plusieurs facteurs d’exclusion simultanés. La non-reconnaissance des qualifications étrangères touche tous les migrants, et le handicap réduit encore davantage l’éventail des emplois accessibles, tandis que les normes de genre concentrent les femmes dans des secteurs informels dépourvus de toute protection. Le Global Disability Inclusion Report 2025 souligne que la crise du travail de soin frappe particulièrement durement les femmes handicapées, prises entre une demande croissante de services et des systèmes qui ne garantissent ni leur autonomie ni leur dignité. Dans les villes de transit sahéliennes telles que Niamey, Agadez, Gao ou N’Djaména, une femme migrante handicapée qui arrive seule, sans réseau familial, sans statut régulier et sans accès à des services adaptés n’est pas confrontée à des obstacles séquentiels. Elle se heurte à un mur unique et composite, souvent insurmontable.

Ce que les politiques migratoires doivent désormais construire

Le cadre normatif existe. L’objectif 7 du Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières appelle explicitement à des approches sensibles au handicap. La Convention relative aux droits des personnes handicapées (CDPH), la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW) et les Objectifs de développement durable appellent tous à ne laisser personne de côté, y compris les migrants et les personnes handicapées. Le problème n’est pas l’absence de normes, mais l’absence de mécanismes d’application et de données permettant de mesurer les lacunes — et cette carence est particulièrement frappante au Sahel où les cadres nationaux de protection sociale demeurent faibles et les ressources limitées.

Cinq leviers sont prioritaires dans ce contexte. Le premier est la collecte de données désagrégées par sexe et par type de handicap dans tous les contextes migratoires sahéliens et à chaque étape du parcours migratoire, en renforçant les capacités des offices nationaux de statistiques et des systèmes humanitaires de collecte de données. Le deuxième est l’adaptation des procédures d’asile et de régularisation aux besoins des personnes handicapées, avec des interprètes formés, des délais ajustés et des modalités alternatives de témoignage. Le troisième est la formation systématique des agents des services migratoires à l’identification et à la prise en compte du handicap, avec une attention particulière aux handicaps invisibles et aux séquelles des traumatismes liés aux conflits armés. Le quatrième est la mise en place de mécanismes d’orientation garantissant qu’une femme migrante handicapée, victime de violences basées sur le genre, soit dirigée vers des services capables de répondre simultanément aux deux réalités, sans la contraindre à choisir entre l’une et l’autre. Le cinquième est la participation directe des femmes migrantes handicapées à la conception, au suivi et à l’évaluation des politiques qui les concernent, ce qui nécessite un investissement dans leur organisation collective et leur représentation dans les espaces de consultation régionaux tels que le cadre de la CEDEAO ou le Processus de Rabat.

Le Sommet mondial sur le handicap d’avril 2025 a intégré pour la première fois de manière structurée la question de la migration dans son agenda sur le handicap. C’est un signal. Il serait dommage que ce signal reste une résolution de plus dans un corpus normatif déjà riche et insuffisamment appliqué. Les femmes migrantes handicapées du Sahel ne demandent pas une exception. Elles demandent à être comptées, vues et entendues dans des systèmes qui, pour l’heure, les rendent invisibles à trois reprises.

Baltazar ATANGANA Charline FEUYEM