Elle incarne une génération africaine en mouvement, à la croisée des cultures et des ambitions. Passionnée de communication et profondément attachée à la littérature, Pélagie Nabolé s’est imposée très tôt dans l’univers de l’écriture au Burkina Faso. À seulement 16 ans, elle écrit son premier roman, Le péril, qui sera publié en 2012, alors qu’elle entame à peine ses études en communication des organisations. Une entrée précoce dans le monde littéraire, rapidement suivie par un recueil de nouvelles intitulé Nos impossibles amours.
Depuis, son parcours s’est densifié. Installée en France pour poursuivre ses études, elle évolue aujourd’hui comme chargée de projets internationaux, travaillant sur des thématiques majeures telles que la paix, le genre et la résilience communautaire en Afrique. Entre l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique centrale et l’Europe, elle mène une vie rythmée par les déplacements professionnels et personnels. Surnommée par sa famille « Bangr-naaba » ou « l’intellectuelle » en mooré (l’une des langues nationales du Burkina Faso la plus parlée), elle incarne une pensée en mouvement, nourrie par ses expériences multiples.
Ce qui devait être un simple entretien s’est transformé en échange approfondi. D’emblée, la jeune professionnelle rejette le terme « migration », qui selon elle ne lui correspond pas : « Je préfère parler de mobilité plutôt que de migration, parce que mon parcours ne se résume pas à un départ. Il s’inscrit dans une circulation entre plusieurs espaces, plusieurs réalités. »
Un choix lexical loin d’être anodin. Il traduit une volonté de dépasser les représentations figées souvent associées à la migration, pour mettre en avant une dynamique, un mouvement continu entre différents territoires et identités. Un narratif qui s’inscrit d’ailleurs dans le principe fondamental de Dialogue Migration
L’arrivée en France : la désillusion face aux réalités administratives
Comme beaucoup d’étudiants étrangers, son arrivée en France a été marquée par des difficultés concrètes. Derrière les rêves d’opportunités, la réalité s’impose rapidement : démarches administratives complexes, accès au logement difficile, adaptation à un système académique différent.
« L’accès au logement n’était pas facilité pour les personnes étrangères.», confie-t-elle.
Loin de son environnement familial et de ses repères, elle doit apprendre à s’adapter rapidement. Une autonomie imposée, mais aussi formatrice, dans un contexte où chaque étape demande effort et résilience.
La face invisible de la mobilité : solitude et charge émotionnelle
Avant son départ, comme beaucoup de jeunes Africains, elle nourrissait une vision idéalisée de la vie à l’étranger. Une image souvent alimentée par les récits de confort et les apparences.
Mais une fois sur place, la réalité se révèle plus nuancée, parfois plus rude.
« On imagine souvent le confort, rarement la solitude », souligne-t-elle.
Cette solitude devient l’un des défis majeurs de son parcours. L’éloignement familial, la distance affective, les liens qui s’effritent… autant de facteurs qui peuvent fragiliser l’équilibre émotionnel.
Elle alerte sur un sujet encore trop peu abordé : la santé mentale des personnes en mobilité.
« Quand la solitude s’installe durablement, elle peut peser profondément et glisser vers la dépression », prévient-elle.
Face à cette réalité, elle insiste sur l’importance de recréer du lien : s’entourer, demander de l’aide, s’appuyer sur des communautés ou des professionnels.
Naviguer entre plusieurs cultures : une richesse… et un défi
Vivre entre plusieurs espaces culturels impose des ajustements constants. Pélagie Nabolé parle d’un équilibre parfois fragile entre différentes perceptions du monde.
« Je navigue entre différents référentiels, certaines croyances et perceptions qui ici sont des vérités et ailleurs ne le sont pas », explique-t-elle.
Ce décalage peut engendrer un sentiment d’entre-deux, une impression de ne jamais être totalement à sa place, ni en Afrique, ni en Europe. Mais il ouvre aussi la voie à une richesse unique.
Car au-delà des difficultés, cette pluralité devient un espace de liberté. Une possibilité d’explorer, de choisir, d’assembler, de construire une identité hybride.
« Je ne suis plus dans un entre-deux subi, mais dans un espace hybride, libre », affirme-t-elle.
Identité et appartenance : se reconnecter à ses racines à distance
Le parcours de mobilité transforme profondément la perception de soi. Chez Pélagie Nabolé, il a renforcé son attachement à ses origines, tout en l’amenant à questionner son identité.
Elle évoque un paradoxe fréquent chez les diasporas : c’est souvent loin de chez soi que l’on comprend véritablement qui l’on est.
« Être ailleurs m’a donné ce besoin presque instinctif de raconter mon pays », confie-t-elle.
Une volonté de proposer un narratif différent, plus nuancé, loin des clichés souvent véhiculés sur l’Afrique.
La littérature comme prolongement de l’expérience
Son parcours international nourrit directement son travail littéraire et ses projets. L’expérience de la mobilité devient une source d’inspiration, mais aussi un levier d’action.
C’est dans cette dynamique qu’elle fonde les Éditions Arzeka, une maison d’édition tournée vers l’innovation éducative. Son objectif : concevoir des outils pédagogiques inclusifs pour l’apprentissage des langues, qu’elles soient maternelles ou internationales.
Un projet ambitieux, qui vise à redonner toute leur place aux langues africaines dans l’éducation, tout en favorisant l’ouverture au monde.
« Nos langues maternelles doivent être des tremplins et non des obstacles », insiste-t-elle.
Changer le regard sur la mobilité africaine
Au-delà de son parcours personnel, Pélagie Nabolé porte un regard critique sur les discours entourant la mobilité africaine.
Elle appelle à dépasser les narratifs dominants, souvent centrés sur les drames ou les crises, pour mettre en lumière des trajectoires plus nuancées.
« Il est essentiel de changer le narratif autour de la mobilité », affirme-t-elle.
Selon elle, la mobilité est aussi une opportunité : transferts de compétences, investissements, création de réseaux transnationaux… autant de dynamiques qui contribuent au développement des pays d’origine.
Lire aussi : L’argent de la diaspora : levier de développement ou simple filet de sécurité pour le Niger ?
Une critique des contradictions politiques
Elle pointe également les contradictions des politiques migratoires européennes. D’un côté, les États reconnaissent le besoin de main-d’œuvre étrangère ; de l’autre, ils alimentent des discours de peur et de rejet.
Une ambivalence qui, selon elle, ne reflète pas la réalité des contributions des personnes en mobilité.
« Ces discours sont souvent déconnectés des réalités », estime-t-elle.
Une trajectoire assumée : ni fuite, ni hasard
Aujourd’hui, Pélagie Nabolé revendique pleinement son parcours. Loin de toute idée de fuite, elle le présente comme un choix, un projet construit.
Entre continents, cultures et engagements, elle incarne une nouvelle génération de femmes africaines : mobiles, conscientes, et déterminées à redéfinir leur place dans le monde.« Mon parcours n’était pas une fuite, mais un projet », conclut-elle.