Depuis le début de la guerre au Soudan en 2023, le Tchad voisin est devenu l’un des principaux pays d’accueil pour les civils fuyant les violences. A l’Est du pays, dans la province du Ouadaï, le camp de Kuchaguine-Moura accueille des milliers de réfugiés. Derrière les chiffres, ce sont surtout des femmes et des enfants qui portent les récits d’une guerre qui a bouleversé leur vie.
En milieu de matinée, la chaleur est déjà écrasante sur les pistes poussiéreuses qui mènent dans ce camp. Entre les abris faits de bâches et de briques, des silhouettes apparaissent peu à peu : Des femmes souvent accompagnées d’enfants. Certains avancent pieds nus, d’autres s’abritent sous des foulards colorés pour se protéger du soleil. Lorsqu’un véhicule s’arrête à l’entrée du camp, plusieurs enfants s’approchent avec curiosité. Les femmes arrivent quelques instants plus tard, des documents serrés dans les mains. Dans cet espace marqué par l’attente, chaque visite peut être synonyme d’aide. Certaines tendent leurs papiers, d’autres posent simplement la même question, presque à voix basse : « Est-ce que vous avez quelque chose pour nous ? »
Sous un abri improvisé, Miyadah Abakar Abderamane accepte de raconter son histoire. Originaire de Nyala au Darfour, cette mère de famille a fui sa ville lorsque les combats ont atteint son quartier. Dans la fuite, la guerre lui a pris une partie de sa famille. Sa mère et plusieurs de ses frères ont disparu sur la route de l’exil. Son mari est également décédé, la laissant seule avec cinq enfants. « Je me suis retrouvée dans ces conditions à cause de la guerre. J’ai tout perdu », confie-t-elle. Depuis son arrivée à Kuchaguine-Moura, elle tente de survivre avec les moyens du bord. Parfois, elle lave des vêtements pour d’autres réfugiés et des autochtones afin de gagner quelques pièces. Une activité irrégulière qui permet tout juste d’acheter un peu de nourriture.
Des parcours marqués par la fuite
À quelques abris de là, Mariam Abdallah se souvient elle aussi du départ précipité de Nyala. Lorsque les violences se sont rapprochées de leur quartier, elle a quitté la ville avec ses enfants, laissant derrière elle sa maison et la plupart de ses affaires. Le trajet jusqu’au Tchad s’est fait au fil des moyens de transport trouvés en chemin, souvent dans l’incertitude. Aujourd’hui, la vie dans le camp est faite de routines simples et d’attentes prolongées. Les opportunités de travail sont rares et l’aide humanitaire demeure le seul espoir. Mariam souffre de douleurs persistantes aux reins et aux jambes. Dans le camp, l’accès aux soins reste possible mais limité face au nombre de personnes qui en ont besoin. Malgré tout, elle s’efforce de garder espoir pour ses enfants. « J’essaie de tenir pour eux », dit-elle.
Plus loin dans le camp, Fatimé Saleh Souleymane raconte un parcours similaire. Elle vient d’El Fasher, une autre ville du Darfour durement touchée par les combats. La guerre lui a coûté un frère, tué pendant les affrontements. Depuis son arrivée au Tchad, elle vit dans une grande précarité et dépend souvent de la solidarité entre familles réfugiées. « Parfois je n’ai même pas un peu d’argent pour acheter quelque chose pour mes enfants », explique-t-elle. Comme beaucoup d’autres réfugiés rencontrés dans le camp, elle n’envisage pas un retour immédiat au Soudan. L’insécurité persistante et la présence d’hommes armés rendent cette perspective trop dangereuse.
Au-delà des besoins quotidiens, une autre inquiétude revient souvent dans les discussions : l’avenir des enfants, dont la scolarité a été interrompue par la guerre.
Halimé Arbab aussi est originaire d’El Fasher. Elle partage la même incertitude que les autres. Son mari a été tué dans les violences qui ont frappé la ville avant leur fuite. Elle se souvient d’une ville plongée dans le chaos, marquée par les attaques et les pillages. Dans ces conditions, partir est devenu la seule option pour protéger ses enfants. Arrivée au Tchad sans ressources, elle tente aujourd’hui de reconstruire un semblant de quotidien. « Nous sommes arrivés ici sans rien », dit-elle simplement.
Un camp sous pression humanitaire
Le camp de Kuchaguine-Moura accueille aujourd’hui près de 25 000 réfugiés, selon Ali Djimet, responsable du site au bureau d’Abéché de la Commission nationale d’accueil et de réinsertion des réfugiés (CNARR). Il est constitué en majorité de femmes et d’enfants ayant fui les violences au Darfour. Le site continue par ailleurs d’accueillir des réfugiés relocalisés depuis la ville frontalière d’Adré. « Cet afflux constant accentue la pression sur les services disponibles », souligne Ali Djimet.
Plusieurs organisations humanitaires interviennent dans le camp, mais la réduction de certains financements internationaux fragilise des secteurs essentiels comme la santé, l’éducation ou l’accès à l’eau.
Selon les Nations unies, le Tchad accueillait à la fin de l’année 2025 plus de 1,2 million de personnes déplacées de force, dont près de 900 000 réfugiés soudanais, majoritairement des femmes et des enfants.
À Kuchaguine-Moura, ces chiffres prennent des visages. Ceux de mères qui tentent de reconstruire une vie loin de leur pays, et d’enfants qui grandissent dans l’exil, entre mémoire de la guerre et espoir d’un avenir plus stable.