Une personne sur quatre vivant dans la province du Lac est déplacée de force. Les femmes et les enfants représentent 87 % de cette population, tandis que 84 % des ménages déplacés sont dirigés par des femmes. De retour d’une mission dans la province, Yadang Djourolbé Abraham, chargé des moyens d’existence et de la sécurité alimentaire à Oxfam Tchad, revient sur les difficultés auxquelles sont confrontées les femmes déplacées, entre insécurité, accès limité aux moyens de subsistance et manque de services essentiels.
Dialogue Migration : Aujourd’hui, quelle est la situation des femmes parmi les personnes déplacées dans la province du Lac ?
Yadang Djourolbé Abraham : La situation des femmes dans la province du Lac demeure extrêmement précaire. Elle est marquée par une vulnérabilité chronique, aggravée par l’insécurité persistante liée aux actions des groupes armés non étatiques (GANE) et par les effets du changement climatique, notamment les variations pluviométriques et les événements climatiques extrêmes.
Les femmes et les filles constituent une part importante des populations touchées ou déplacées dans la région. Elles font face à des menaces constantes en matière de protection, notamment des risques d’enlèvement, de violences physiques et de violences basées sur le genre (VBG). Ces risques sont particulièrement élevés lorsqu’elles quittent les sites pour aller chercher du bois, de l’eau ou cultiver des terres situées à distance de leur lieu de résidence.
Quels sont les principaux besoins spécifiques des femmes déplacées et quelles réponses sont actuellement mises en place ?
Les principaux besoins concernent d’abord la prévention et la prise en charge des violences basées sur le genre, le soutien psychosocial ainsi que la mise à disposition d’espaces sûrs pour les femmes et les filles. Il y a également des besoins importants en matière d’accès à l’eau potable, aux abris décents et aux infrastructures d’hygiène de base, dans un contexte où des risques sanitaires, liés au choléra, persistent dans la province du Lac. L’accès à la terre cultivable, aux intrants agricoles adaptés et aux opportunités de revenus constitue aussi une préoccupation majeure.
En réponse, des actions d’urgence multisectorielles sont mises en place, notamment des transferts monétaires, des kits de protection, des articles non alimentaires ainsi que des compléments alimentaires destinés aux enfants de 6 à 23 mois et aux femmes enceintes ou allaitantes.
Des projets de résilience et d’adaptation sont également développés. Certaines ONG mettent par exemple en place des activités de maraîchage irrigué grâce à l’énergie solaire, afin de permettre aux femmes de cultiver à proximité de leur lieu de vie. Des activités génératrices de revenus et des distributions de petits ruminants sont aussi proposées à des groupements féminins. Ces initiatives visent à renforcer leurs moyens d’existence, mais également la cohésion sociale et la consolidation de la paix.
84 % des ménages déplacés sont dirigés par des femmes. Quelles difficultés rencontrent-elles pour subvenir aux besoins de leurs familles et devenir autonomes ?
La forte proportion de ménages dirigés par des femmes place une lourde charge sur leurs épaules. Elles doivent assumer à la fois leurs responsabilités de mères et celles de principales, voire d’unique, pourvoyeuses de revenus pour leur famille.
Les normes traditionnelles limitent souvent leur accès à la propriété et à la terre. Elles disposent également de peu de capital pour démarrer de petites activités génératrices de revenus. La corvée d’eau, la recherche de bois et la garde des enfants réduisent considérablement le temps dont elles disposent pour exercer une activité économique stable. Beaucoup sont ainsi contraintes de se tourner vers de petits travaux journaliers, souvent pénibles et faiblement rémunérés. Ces activités peuvent également les exposer à différentes formes d’exploitation et d’abus.
L’analphabétisme et l’isolement géographique constituent d’autres obstacles à leur inclusion financière et à l’acquisition de compétences techniques susceptibles de leur permettre de développer des activités durables.
Le manque de financement réduit les activités de protection et d’accompagnement. Quelles conséquences cette situation a-t-elle particulièrement sur les femmes déplacées ?
Le sous-financement chronique de la réponse humanitaire dans la province du Lac a des répercussions directes et disproportionnées sur les femmes.
La réduction des structures d’écoute et des programmes de sensibilisation laisse davantage de femmes exposées aux violences basées sur le genre, avec un accès limité à l’assistance juridique et aux soins médicaux. La diminution des projets générateurs de revenus, comme les jardins maraîchers ou les formations professionnelles, ralentit également leur autonomisation et les maintient dans une forte dépendance à l’aide d’urgence. Le manque de prise en charge psychologique et de services de santé reproductive aggrave la détresse des survivantes de traumatismes et peut également accroître les risques pour la santé des mères et des enfants.
Faute d’assistance suffisante, certaines femmes peuvent être contraintes de recourir à des stratégies de survie dangereuses, notamment le travail sexuel de survie ou, pour les jeunes filles, le mariage précoce. Ces situations peuvent avoir des conséquences durables sur l’avenir des familles.