M. SESSI Sefiamenou Yao Expert Jeunesse, Paix et Développement – Enseignant-chercheur – Spécialiste en développement communautaire

Les liens entre mobilité, jeunesse, paix et sécurité sont de plus en plus importants dans les débats sur les dynamiques migratoires en Afrique. Restrictions des voies légales, déplacements forcés, chômage, conflits, extrémisme violent et tensions identitaires peuvent se croiser dans les trajectoires des jeunes. Dans ce volet, M. SESSI Sefiamenou Yao analyse les enjeux liés à la mobilité dans les contextes de fragilité et propose des pistes pour faire de la circulation des jeunes un facteur de cohésion et de développement. Les réponses ci-dessous reprennent le contenu fourni par l’expert.

« Les restrictions de mobilité peuvent alimenter certaines vulnérabilités »

Dialogue-Migration : L’expert que vous êtes voit-il une corrélation directe entre les restrictions à la mobilité légale et l’augmentation des risques d’insécurité ou de recrutement par des groupes extrémistes ?

M. SESSI Sefiamenou Yao : Oui, il existe une corrélation indirecte mais significative entre les restrictions de mobilité légale et l’augmentation des vulnérabilités à l’insécurité, y compris le recrutement par des groupes extrémistes. Toutefois, cette relation n’est ni automatique ni mécanique : elle est médiée par des facteurs socio-économiques et institutionnels.

Lorsque les voies légales de mobilité sont limitées, coûteuses ou inaccessibles, une partie de la jeunesse se retrouve dans une situation de blocage structurel des opportunités. Ce sentiment d’enfermement peut générer frustration, désespoir et perte de confiance envers les institutions.

Dans ce contexte, les groupes extrémistes peuvent exploiter ces vulnérabilités en proposant des alternatives identitaires, économiques ou sociales, souvent présentées comme des formes de reconnaissance ou d’émancipation.

Ainsi, la restriction de la mobilité légale peut indirectement alimenter des dynamiques d’insécurité lorsqu’elle n’est pas compensée par des politiques d’inclusion, d’emploi et de protection sociale.

De façon générale, les pays africains font face à ce phénomène pour plusieurs raisons et le chômage en est un facteur important. Les frustrations mal gérées peuvent amener des jeunes vers ces points de non-retour.

« Les jeunes déplacés ne doivent pas être considérés comme des victimes passives »

Dialogue-Migration : Dans les zones de conflit, la mobilité est souvent subie. Comment protéger le potentiel de développement des jeunes déplacés pour éviter qu’ils ne deviennent une “génération perdue” ?

M. SESSI Sefiamenou Yao : Dans les zones de conflit, la priorité est de transformer la mobilité subie en mobilité protectrice et productive. Les jeunes déplacés ne doivent pas être considérés comme des victimes passives, mais comme des acteurs potentiels de résilience.

La première réponse consiste à garantir l’accès immédiat à l’éducation et à la formation, même en situation d’urgence, à travers des dispositifs mobiles, numériques ou communautaires.

Ensuite, il est essentiel de mettre en place des programmes de soutien psychosocial, car la reconstruction mentale est une condition préalable à toute reconstruction sociale et économique.

Par ailleurs, l’intégration des jeunes dans des activités génératrices de revenus et des projets communautaires permet de maintenir leur dignité et leur utilité sociale.

Enfin, la coordination entre États, agences humanitaires et acteurs locaux est déterminante pour éviter la rupture des parcours de vie.

L’enjeu est de transformer le déplacement en trajectoire de résilience plutôt qu’en trajectoire d’exclusion.

« La Résolution 2250 reconnaît le rôle des jeunes dans la paix et la sécurité »

Dialogue-Migration : Comment la Résolution 2250 du Conseil de sécurité des Nations Unies prend-elle en compte les déplacements et les frontières ?

M. SESSI Sefiamenou Yao : La Résolution 2250 du Conseil de sécurité des Nations Unies constitue un cadre normatif majeur reconnaissant le rôle des jeunes dans la paix et la sécurité. Bien qu’elle ne traite pas exclusivement des frontières, elle intègre implicitement la question de la mobilité à travers plusieurs dimensions.

Elle encourage la participation des jeunes à tous les niveaux de décision, y compris dans les contextes transfrontaliers et régionaux. Elle reconnaît également que les jeunes, notamment les déplacés et les réfugiés, doivent être protégés et inclus dans les processus de paix.

Par ailleurs, elle met l’accent sur la prévention de l’extrémisme violent, ce qui implique une attention particulière aux facteurs de mobilité forcée, d’exclusion et de marginalisation.

Ainsi, la résolution 2250 considère indirectement les dynamiques de mobilité comme un élément central de la paix durable, en appelant à des politiques inclusives qui dépassent les frontières administratives.

La Charte africaine de la jeunesse consacre également une place importante à la paix et à la sécurité des jeunes. Les États sont notamment appelés à renforcer leur participation à la prévention des conflits et à la consolidation de la paix, à promouvoir une éducation à la paix, à la tolérance et au dialogue interculturel, à lutter contre le recrutement des jeunes dans les conflits armés et l’extrémisme violent, à protéger les jeunes contre les violences et les effets des conflits, et à faciliter la réinsertion des jeunes déplacés et victimes de guerre.

La jeunesse n’est donc pas seulement une catégorie à protéger : elle doit être considérée comme un acteur stratégique de la paix et de la sécurité en Afrique.

« La mobilité implique la rencontre de l’autre »

Dialogue-Migration : La mobilité entraîne des brassages de populations. Comment éduquer la jeunesse à une mobilité qui favorise la cohésion sociale plutôt que les tensions identitaires ?

M. SESSI Sefiamenou Yao : Éduquer à une mobilité porteuse de cohésion sociale nécessite une transformation des mentalités dès le plus jeune âge. Il s’agit d’intégrer dans les systèmes éducatifs des valeurs de tolérance, de diversité et de citoyenneté mondiale.

La jeunesse doit être préparée à comprendre que la mobilité implique la rencontre de l’autre, et donc la nécessité de respecter les différences culturelles, religieuses et identitaires. La compréhension claire de l’importance des brassages nous éviterait d’énormes pertes.

Les programmes d’éducation à la paix, les échanges interculturels et les initiatives communautaires jouent un rôle clé dans cette construction. Avec l’avènement des communes dans nos pays, les conseillers municipaux et les associations de jeunes devraient se mettre ensemble pour éduquer les populations.

Les médias et les leaders d’opinion doivent également promouvoir des récits positifs de la mobilité, afin de contrer les discours de peur ou de rejet.

En somme, la cohésion sociale dans la mobilité repose sur une éducation à la responsabilité, à l’ouverture et au vivre-ensemble.

Mais cela dépend aussi du climat dans le pays. Si l’insécurité sociale est devenue normale, plusieurs jeunes seront contraints de quitter leur pays et ne même plus avoir envie de revenir.

Après, nous serons en train de crier à la fuite des cerveaux alors que les conditions minimales n’avaient pas été remplies pour garder ou, du moins, donner envie de revenir. Des souvenirs traumatisants font que beaucoup estiment qu’ils avaient échappé belle.

« Un espace sécurisé de libre circulation est un chantier stratégique »

Dialogue-Migration : Un espace sécurisé de libre circulation pour la jeunesse : utopie ou projet réalisable ?

M. SESSI Sefiamenou Yao : Un espace sécurisé de libre circulation pour la jeunesse n’est pas une utopie, mais un projet progressif et réaliste, à condition qu’il soit soutenu par une volonté politique forte et une coopération régionale effective.

À court terme, sa réalisation repose sur le renforcement des mécanismes d’intégration régionale, la reconnaissance mutuelle des compétences et la facilitation des procédures de déplacement légal.

Cependant, un tel espace ne peut être durable sans une amélioration parallèle de la sécurité, de la gouvernance et des opportunités économiques dans les pays concernés.

L’objectif n’est donc pas uniquement la libre circulation physique, mais la création d’un environnement sécurisé, équitable et inclusif, où la mobilité devient un facteur de paix et de développement.

Ainsi, cet espace est moins une utopie qu’un chantier stratégique nécessitant une approche graduelle, réaliste et coordonnée entre États, organisations régionales et partenaires internationaux.

Si l’objectif est vraiment commun, alors pourquoi ne pas le faire sur un chemin sans épines et sans lianes qui est celui de la paix ?