En Afrique de l’Ouest comme dans plusieurs régions du monde, les migrations sont devenues un sujet hautement sensible. Alors que les États renforcent leurs dispositifs de contrôle aux frontières et que les discours politiques se durcissent, les perceptions publiques des migrants sont de plus en plus influencées par les contenus diffusés sur les médias traditionnels et les plateformes numériques. Pourtant, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), les migrants représentaient seulement 3,6 % de la population mondiale en 2024. Dans le même temps, de nombreuses études révèlent que les réseaux sociaux amplifient les informations trompeuses et les récits anxiogènes sur les migrations (plus de 60 % des contenus viraux liés aux migrations sur les réseaux sociaux comportent des informations trompeuses ou anxiogènes). Face à cette réalité, le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières (PMMSOR), adopté par les Nations unies en 2018, rappelle l’importance d’une information fiable, équilibrée et respectueuse des droits humains. Avec des chercheurs et spécialistes des migrations, Dialogue Migration explore les pistes de solution susceptibles de favoriser l’effectivité de ce pacte.

Aujourd’hui, l’information constitue un levier essentiel pour lutter contre les préjugés, renforcer la cohésion sociale et favoriser une gouvernance migratoire plus efficace. Pour de nombreux observateurs, les discours de haine envers les migrants prospèrent sur une mauvaise compréhension des réalités migratoires. Les chiffres sont souvent déformés, les situations simplifiées à l’extrême et les migrants présentés comme un groupe homogène.

Le Dr Kamal Donko, chercheur en sciences sociales au LASDEL Bénin, estime qu’une information de qualité permet avant tout de rétablir les faits. « Une information fiable permet d’abord de remettre les migrations à leur juste proportion. Dans de nombreux débats publics, les migrations sont présentées comme un phénomène massif, incontrôlé ou menaçant. Or, les données internationales montrent que les migrants représentent une faible minorité de la population mondiale. »

Selon lui, l’information joue un rôle fondamental de clarification. Elle permet de distinguer les faits des rumeurs, les données vérifiées des manipulations, et rappelle que les migrants ne constituent pas une catégorie uniforme. « Derrière le mot migrant, il y a des travailleurs, des étudiants, des familles, des réfugiés, des commerçants ou encore des personnes déplacées par les conflits et les changements climatiques », souligne-t-il.

Pour Josias Tékou, spécialiste du développement humain et organisationnel, la peur de l’autre repose souvent sur une méconnaissance des réalités. « Lorsque l’inconnu devient connu, il est plus facile pour la société d’accueil de comprendre, d’accepter et d’envisager une intégration. » Il ajoute que des informations fiables permettent de dépasser les émotions et les perceptions instinctives pour s’appuyer sur des faits.

Le spécialiste rappelle également que les migrants contribuent largement aux économies d’accueil. Il cite notamment une étude de la National Foundation for American Policy selon laquelle 55 % des entreprises américaines valorisées à plus d’un milliard de dollars ont été fondées ou cofondées par des migrants ou leurs descendants.

Au-delà des faits : la nécessité de nouveaux récits sur les migrations

Pour Christopher Chanco, chercheur et consultant spécialisé dans le journalisme des migrations en Afrique, la bataille contre les préjugés ne peut toutefois pas se limiter à la vérification des faits.

« Un journalisme digne de ce nom contribue à réduire les préjugés dans la mesure où il s’attache à raconter les migrations comme un fait humain et une réalité universelle », explique-t-il.

Selon lui, nous évoluons dans une époque où la notion même de vérité est parfois remise en question. Dans ce contexte, les stratégies de désinformation s’appuient moins sur les faits que sur les émotions, les peurs identitaires et les mécanismes de polarisation.

« Trop souvent, nous sommes réduits à une posture défensive qui consiste à démonter les fausses informations. Pourtant, les paramètres du débat public sont déjà fixés par des acteurs qui diffusent des discours xénophobes afin de polariser les esprits », affirme-t-il.

Le chercheur considère que les journalistes doivent aller plus loin en proposant de nouveaux récits capables de redonner une place centrale à l’humain. « Il faut faire entendre des voix qui s’opposent à l’hégémonie des récits déshumanisants. »

Cette réflexion prend une importance particulière dans un contexte où les migrations sont de plus en plus instrumentalisées dans les débats politiques internationaux. En Europe comme ailleurs, les questions migratoires sont souvent associées à l’insécurité ou aux crises économiques, au risque d’occulter les réalités humaines et sociales des personnes concernées.

Médias et plateformes numériques : des acteurs clés du Pacte mondial

Le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières reconnaît explicitement le rôle des médias dans la promotion d’une information indépendante, objective et de qualité.

Christopher Chanco rappelle que ce texte invite notamment les États à soutenir les pratiques journalistiques respectueuses de la déontologie et à ne pas encourager les médias qui alimentent la xénophobie ou le racisme. Selon lui, les journalistes doivent également jouer leur rôle de contre-pouvoir en rappelant aux gouvernements leurs engagements en matière de droits humains.

« Les journalistes peuvent renvoyer les États à leurs propres engagements, notamment celui de mener leurs politiques migratoires dans le plein respect des droits de la personne », souligne-t-il.

Pour Josias Tékou, les médias doivent agir sur trois fronts complémentaires. Le premier est celui de la sensibilisation. « Les médias doivent informer sur les dangers des discours de haine, du racisme, de la xénophobie et de l’intolérance. »

Le deuxième est celui de l’éducation. Il s’agit de fournir au public une information complète sur les flux migratoires, les causes des migrations, leurs impacts réels et les mécanismes de protection existants.

Enfin, le troisième volet concerne la protection. « Les médias doivent informer l’opinion des réalités vécues par les migrants lorsque certains pays ne respectent pas leurs engagements internationaux », explique-t-il.

Cette responsabilité s’étend également aux plateformes numériques dont les algorithmes favorisent souvent les contenus émotionnels et sensationnalistes.

Pour le Dr Kamal Donko, « les plateformes numériques ont une responsabilité particulière dans la circulation rapide des contenus trompeurs ou anxiogènes ». Il estime qu’elles doivent renforcer la modération des discours discriminatoires, soutenir les mécanismes de vérification des faits et rendre davantage visibles les contenus fiables.

Le respect de la dignité humaine comme fondement de la cohésion sociale

Au-delà de la qualité de l’information, les experts interrogés insistent sur la nécessité de replacer la dignité humaine au centre du traitement médiatique des migrations.

Selon Josias Tékou, « le respect de la dignité humaine dans le traitement médiatique de la migration est essentiel pour créer des ponts et déconstruire le narratif antagoniste du “eux contre nous” ».

Lorsque les migrants sont présentés comme des personnes ayant un nom, une histoire, une famille et des aspirations, le débat public devient moins passionnel et davantage fondé sur des données vérifiées.

« Les politiques migratoires définies dans ce contexte sont moins basées sur la peur, les émotions et les échéances électorales que sur des données fiables », explique-t-il.

Le Dr Kamal Donko partage cette analyse. « La manière dont une société parle des migrants influence directement la manière dont elle les traite. Lorsqu’un traitement médiatique réduit les migrants à des masses anonymes ou à des menaces sécuritaires, il crée une frontière symbolique entre “eux” et “nous”. »

À l’inverse, une approche respectueuse contribue à renforcer la confiance entre les migrants, les populations d’accueil et les institutions publiques. Elle favorise également l’adhésion aux politiques publiques et améliore la capacité des États à organiser les mobilités humaines de manière efficace.

Pour Christopher Chanco, la notion de dignité implique de considérer chaque personne migrante comme une fin en soi. « La dignité est le droit d’autrui d’être traité comme un égal souverain qui mérite sa place dans le monde. »

Selon lui, les journalistes ont une responsabilité particulière dans la construction de cette vision plus humaine des migrations. Ils doivent non seulement veiller aux mots qu’ils utilisent, mais également permettre aux migrants de raconter eux-mêmes leurs expériences.

Mieux informer pour mieux gouverner les migrations

À l’heure où les restrictions migratoires se multiplient dans plusieurs régions du monde, les spécialistes s’accordent sur un constat : une gouvernance efficace des migrations ne peut exister sans une information de qualité.

Pour Josias Tékou, les migrations représentent autant des défis que des opportunités. « La migration est une chance à bien des égards. Cependant, elle peut aussi présenter certains défis qui nécessitent une gouvernance intelligente, factuelle et adaptée. »

Le spécialiste estime que les médias doivent contribuer à construire un climat social dans lequel les migrants ne sont plus perçus uniquement à travers le prisme de la peur ou de la menace.

Le Dr Kamal Donko conclut dans le même sens : « Le défi n’est pas seulement de gérer les migrations. Il est aussi de mieux les comprendre et de mieux en parler. Une société qui parle des migrants uniquement avec peur finit par produire de l’exclusion. Une société qui en parle avec lucidité, humanité et responsabilité se donne au contraire les moyens de construire des politiques plus justes et plus efficaces. »

Dans un contexte marqué par la montée des discours identitaires et la restriction croissante des mobilités humaines, le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières rappelle ainsi une évidence souvent oubliée : mieux informer, c’est aussi mieux gouverner. Une information fiable, respectueuse de la dignité humaine et fondée sur les faits demeure l’un des outils les plus puissants pour favoriser la cohésion sociale, lutter contre les discriminations et construire des politiques migratoires durables.