Du Tchad à la France en passant par le Burkina Faso, Nékouanodji Eve construit un cinéma nourri par les voyages et les rencontres. Portrait d’une jeune cinéaste qui avance entre attachement à ses racines, ouverture au monde et recherche d’une écriture personnelle.

Il y a des artistes qui racontent le monde depuis un lieu fixe. Nékouanodji Eve, elle, le regarde depuis les routes. Ses repères se déplacent, ses expériences s’accumulent et sa caméra recueille, observe, questionne. Entre le Tchad, son pays d’origine et la France où elle poursuit actuellement une formation en création documentaire, la jeune cinéaste avance comme une voyageuse attentive, toujours à l’écoute de ce que les autres sociétés, les autres cultures et les autres parcours peuvent lui apprendre.

« Pour l’instant, je ne pourrai pas vraiment vous donner le nom d’un pays de résidence. Comme un pèlerin, je parcours le monde. Je suis çà et là », se définit-elle ainsi comme citoyenne du monde. Derrière cette formule se dessine moins une absence d’ancrage qu’une manière particulière d’habiter le monde : par la curiosité, l’observation et la rencontre.

Eve est une jeune femme attirée par les images et les histoires. Son parcours révèle progressivement une personnalité créative, sensible et déterminée. La caméra devient pour elle un instrument d’exploration, mais aussi un moyen de comprendre les autres et de se comprendre elle-même.

Son premier portrait publié dans la presse tchadienne la présentait déjà comme une jeune femme aux « doigts magnétiques » attirés par la caméra. Cette image traduit bien son rapport à la création : chez Eve, filmer n’est pas seulement manier un appareil ou composer des plans. C’est chercher ce qui se cache derrière les apparences, prêter attention aux silences, aux gestes, aux émotions et aux contradictions.

La cinéaste revendique cette position d’observatrice. Elle observe beaucoup, apprend, analyse et tente de comprendre avant de juger. 

« Je me nourris de tout ce que je vois. Je me nourris des rencontres, du parcours et de l’expérience de ceux que je rencontre », explique-t-elle.

Cette posture donne à son cinéma une dimension profondément humaine. Le voyage n’est pas pour elle une simple succession de déplacements. Il devient une école. Chaque lieu visité, chaque rencontre et chaque différence culturelle contribuent à élargir son regard.

Partir sans renoncer à soi… 

Le parcours de Nékouanodji Eve peut être lu comme une expérience migratoire, même si elle hésite elle-même à employer ce terme. Elle parle davantage de mobilité, de voyage et de découverte. 

Quitter le Tchad ne signifie pas pour elle tourner le dos à son pays. Au contraire, la distance semble renforcer son attachement à certaines valeurs et à certaines manières de voir le monde. Elle reste fidèle à une éducation, à une culture et à des repères qu’elle entend préserver.

L’ouverture au monde n’efface pas ses racines. Elle les met en dialogue avec d’autres expériences. Eve prend chez les autres ce qui peut enrichir sa création, tout en refusant de perdre ce qu’elle considère comme essentiel dans son identité africaine.

« Il y a des choses que je préfère garder intactes, des choses de chez moi, de l’Afrique », affirme-t-elle avec fierté.

Cette phrase résume l’un des grands enjeux de son parcours : comment s’ouvrir au monde sans se dissoudre dans le monde ? Comment apprendre ailleurs sans renoncer à ce que l’on est ? Pour Eve, la réponse passe par un équilibre entre l’écoute, le discernement et la fidélité à soi.

Vivre loin de chez soi n’est pas toujours synonyme de liberté ou d’accomplissement. L’expérience de la mobilité comporte aussi son lot de difficultés. Eve refuse l’idée selon laquelle partir signifie avoir échappé aux combats.

« Ce n’est pas parce qu’on est parti qu’on n’a plus eu de combat », rappelle-t-elle.

Loin du Tchad, elle découvre que l’éloignement peut parfois rendre les luttes plus complexes. Il faut s’adapter à de nouveaux codes, comprendre d’autres façons de travailler, se construire une place et accepter de recommencer. La distance avec les proches, la solitude, les incertitudes et la nécessité de devenir rapidement autonome font partie de cette expérience.

« Vivre loin de chez soi t’emmène à être mature très vite », observe-t-elle.

Cette maturité acquise dans le déplacement nourrit son regard de cinéaste. Elle lui permet d’appréhender les identités comme des réalités vivantes et humaines, en mouvement, jamais totalement figées. Elle comprend aussi que les personnes qui migrent ne quittent pas nécessairement leur pays parce qu’elles ont cessé de lutter. Parfois, elles partent justement pour poursuivre autrement leur combat, chercher de nouvelles possibilités ou ouvrir un chemin qui n’existait pas encore.

Eve est convaincue que les Africains disposent de ressources et de talents considérables. Elle défend une vision panafricaine fondée sur la confiance en soi et sur la capacité à construire localement.

« On a du potentiel chez nous. On peut réussir partout si on a la volonté », soutient-elle.

Son parcours hors de son pays natal ne contredit donc pas ce discours. Il l’enrichit. Partir peut-être une manière d’apprendre, de revenir autrement, de créer des ponts et de contribuer à faire connaître les réalités de son pays au-delà de ses frontières.

Le documentaire, une forme de dépouillement… 

Pour Nékouanodji Eve, faire un documentaire revient à s’exposer. Filmer, c’est accepter de laisser apparaître une part de soi, même lorsque le sujet semble appartenir aux autres.

« Faire un film, surtout un documentaire, c’est se déshabiller. C’est s’exposer, s’ouvrir au monde », confesse-t-elle. 

Cette proximité avec des cinéastes qui osent se raconter agit sur elle comme un électrochoc. Elle l’amène progressivement à envisager une création plus personnelle, plus audacieuse et plus vulnérable.

Mais se raconter n’est pas simple. Il faut accepter de retourner vers les zones douloureuses, de confronter des souvenirs et de faire face à des vérités que l’on préférerait parfois laisser dans l’ombre.

C’est ce qui s’est produit avec son projet de film autour du deuil, intitulé e-deuil. Au départ, elle souhaitait interroger la manière dont le deuil évolue à l’ère des nouvelles technologies et des transformations contemporaines. Mais les échanges avec ses enseignants l’ont poussée à interroger la relation intime qui la liait au sujet.

Les questions posées l’ont conduite vers son rapport à l’amour, à la perte et aux émotions. Eve a alors voulu abandonner le projet, parce qu’elle ne souhaitait pas affronter certaines réalités intérieures.

Entre technologie et imaginaires africains

L’expérience de la mobilité influence directement les sujets qu’Eve choisit d’explorer, en témoin son projet de film e-deuil. Un choix qui témoigne de son ouverture à des thématiques internationales et à des enjeux parfois encore peu présents dans les imaginaires de son environnement immédiat.

Cette réflexion met en évidence une question importante pour les cinéastes africains : faut-il nécessairement raconter les mêmes thèmes, utiliser les mêmes codes et rester attaché à une représentation traditionnelle de l’Afrique pour être compris et accepté ?

Son regard est toutefois loin d’un rejet de la culture africaine. Elle reconnaît l’importance de la sensibilité, du lien familial, des émotions et de la mémoire dans les sociétés africaines. Elle cherche plutôt à faire dialoguer ces dimensions avec des problématiques nouvelles.

Son cinéma pourrait ainsi se situer à la croisée de plusieurs mondes : le Tchad, le Burkina Faso et la France, l’Afrique et l’international, la mémoire et la modernité, l’intime et le collectif.

La route comme territoire de création

Mais au-delà de la formation, c’est toute son expérience de la mobilité qui continue d’alimenter son art. Le Tchad lui apporte une mémoire, des valeurs et une sensibilité. La France lui offre un autre espace d’apprentissage et de questionnement. Les voyages, les rencontres et les déplacements ajoutent d’autres couches à son regard.

Nékouanodji Eve avance ainsi avec une conviction : il faut partir parfois pour mieux voir, mais aussi apprendre à regarder chez soi avec des yeux renouvelés. Son parcours ne se réduit ni à une migration, ni à une formation, ni à une carrière artistique. Il est une quête permanente d’équilibre entre l’ici et l’ailleurs.

Sur cette route, Eve filme, observe, apprend et tente d’ouvrir son propre chemin. Comme elle le dit avec détermination : « même lorsque les conditions sont difficiles, il faut essayer ». Car parfois, partir ne signifie pas abandonner. C’est aussi chercher la force, les outils et les images nécessaires pour revenir autrement vers les siens. Bon vent l’artiste ! 

Nékouanodji Eve