La mobilité des travailleurs à travers les frontières africaines s’impose aujourd’hui comme l’un des piliers les plus visibles, mais aussi les plus fragiles de l’intégration régionale. Avec Dialogue Migration, Norbert N’Zonou, Docteur en droit privé de l’Université de Lomé décrypte la situation.

En mai 2025, le ministre ghanéen du Travail, Abdul Rashid Pelpuo, rappelait avec justesse que « le mouvement des travailleurs est l’élément vital de l’intégration de l’Afrique de l’Ouest ». Une affirmation qui résonne fortement dans un contexte où les migrations intra-africaines s’intensifient, tout en révélant leurs limites structurelles.

Au cœur de cette réflexion, le juriste Norbert N’Zonou, docteur en droit privé de l’Université de Lomé, met en lumière une réalité paradoxale : l’Afrique bouge, ses travailleurs circulent, mais l’intégration qu’ils incarnent reste inachevée.

Une mobilité en forte progression

Les chiffres témoignent d’une dynamique migratoire croissante sur le continent. En l’espace d’une décennie, le nombre de migrants intra-africains est passé d’environ 12 millions en 2015 à près de 15 millions en 2024. Contrairement aux idées reçues, la majorité des Africains migrent d’abord en Afrique.

L’Afrique de l’Ouest concentre une grande partie de ces mouvements, avec des destinations privilégiées comme la Côte d’Ivoire, le Ghana ou encore le Nigéria. Attirés par les opportunités économiques, des millions de travailleurs, souvent peu qualifiés, quittent les zones sahéliennes pour rejoindre les pôles agricoles ou urbains des pays côtiers.

« Cette mobilité, parfois saisonnière, s’inscrit dans une logique ancienne, héritée des périodes précoloniales et coloniales, où les échanges humains et commerciaux structuraient déjà les territoires. Aujourd’hui encore, elle favorise les interactions économiques, sociales et culturelles, contribuant à rapprocher les peuples au-delà des frontières », constate N’Zonou.

L’envers du décor : précarité et manque de protection

Derrière cette dynamique qui a cours en Afrique de l’Ouest se cache une réalité plus sombre. La grande majorité des travailleurs migrants évolue dans le secteur informel, sans protection sociale ni garanties juridiques solides. En Afrique subsaharienne, plus de 80 % des emplois relèvent de l’informel, une proportion encore plus élevée chez les migrants. 

Résultat : conditions de travail précaires, exposition à l’exploitation, absence de couverture santé ou de droits à la retraite. Des dispositifs régionaux existent, notamment au sein de la CEDEAO, mais leur application reste limitée et souvent inefficace.

Le constat est partagé au niveau continental. Selon les analyses récentes de l’Union africaine, le volet humain et social de l’intégration demeure le moins avancé. Une faiblesse qui fragilise l’ensemble du projet d’unité africaine.

Une intégration encore à construire

Pour Norbert N’Zonou, la mobilité de la main-d’œuvre constitue une « œuvre inachevée ». Si elle participe indéniablement à l’intégration, elle ne peut produire ses effets pleinement sans un cadre juridique et politique plus cohérent.

Parmi les pistes avancées, l’harmonisation des législations nationales apparaît essentielle, notamment en matière de droit du travail et de protection sociale. La reconnaissance mutuelle des diplômes et des compétences est également identifiée comme un levier clé pour faciliter la circulation des travailleurs qualifiés.

Autre enjeu majeur : renforcer la coopération entre États. Car au-delà des textes, l’intégration régionale repose sur une volonté politique et un véritable esprit de solidarité. Or, les réflexes souverainistes et les préoccupations sécuritaires freinent encore la libre circulation.

Faire de la mobilité une véritable opportunité

La mobilité des travailleurs africains est une réalité incontournable. Elle répond à des besoins économiques, mais aussi à des aspirations profondes : trouver un emploi, améliorer ses conditions de vie, soutenir sa famille.

Pourtant, sans un encadrement adéquat, elle risque de rester un facteur d’inégalités plutôt qu’un moteur de développement partagé.

L’enjeu est donc clair : transformer cette mobilité en véritable opportunité d’intégration. Cela passe par la protection des travailleurs, la réduction de l’informalité et la mise en place de politiques cohérentes à l’échelle régionale.

Car au fond, comme le souligne l’analyse, de N’Zonou, l’avenir de l’intégration africaine dépendra de sa capacité à placer l’humain et le travailleur migrant au centre de son projet.