La mobilité des jeunes africains est souvent perçue comme une perte pour les pays d’origine. Pourtant, lorsqu’elle s’accompagne de transferts de compétences, d’investissements et de liens durables avec les territoires d’origine, elle peut devenir un puissant levier de développement. Entretien avec SESSI Sefiamenou Yao, Expert Jeunesse, Paix et Développement.

« La mobilité n’est pas le problème, c’est son absence de valorisation »

Depuis plusieurs années, les départs de jeunes diplômés africains alimentent le débat sur la « fuite des cerveaux ». Pourtant, selon Sessi Sefiamenou Yao, cette lecture mérite d’être dépassée.

« La mobilité devient une opportunité lorsqu’elle cesse d’être perçue uniquement sous l’angle du départ définitif et qu’elle est intégrée dans une logique de circulation des compétences », explique-t-il.

Pour lui, le véritable enjeu n’est donc pas d’empêcher les jeunes de partir, mais de maintenir des passerelles entre eux et leur pays d’origine.

Trois conditions sont essentielles.

La première consiste à conserver un lien fonctionnel entre le jeune et son pays, qu’il soit professionnel, universitaire ou entrepreneurial.

La deuxième repose sur la capacité des migrants à réinvestir leur expérience acquise à l’étranger sous forme d’investissements, de mentorat, de création d’entreprises ou de participation à des projets nationaux.

Enfin, la troisième relève des pouvoirs publics, qui doivent mettre en place des mécanismes permettant de mobiliser durablement les compétences de leur diaspora.

« La mobilité cesse d’être une perte lorsqu’elle devient un système organisé de circulation des talents », résume l’expert.

Des compétences qui peuvent transformer l’économie

Pour Sessi, la mobilité internationale représente aujourd’hui un accélérateur de transformation économique.

Les jeunes formés à l’étranger reviennent avec des savoir-faire qui font parfois défaut sur les marchés locaux.

Dans la technologie, ils introduisent des compétences en intelligence artificielle, cybersécurité, développement numérique ou gestion des données.

Ces expertises favorisent la création de start-up capables de répondre à des problématiques africaines à partir de solutions innovantes.

La même dynamique est observable dans l’économie verte.

« La mobilité favorise le transfert des technologies liées aux énergies renouvelables, à l’adaptation climatique ou encore à la gestion durable des ressources naturelles », explique-t-il.

Selon lui, ces jeunes deviennent de véritables acteurs de la transition écologique, capables d’adapter des innovations internationales aux réalités africaines.

Au-delà de ces secteurs, ils participent à l’émergence d’un entrepreneuriat hybride, mêlant expérience internationale et connaissance des besoins locaux.

Transformer la fuite des cerveaux

L’expert estime toutefois que cette dynamique ne peut fonctionner sans politiques publiques adaptées.

Il plaide pour une véritable stratégie nationale de mobilisation des diasporas.

« Il est indispensable de disposer d’une base de données des compétences, de plateformes de mise en relation et de programmes d’engagement à distance. »

Il recommande également des mesures favorisant le retour volontaire et l’investissement.

Parmi elles, des exonérations fiscales ; des facilités de création d’entreprises ; des programmes de cofinancement destinés aux projets portés par la diaspora. 

Mais attirer les talents suppose aussi d’améliorer les conditions locales.

Cela passe par des investissements dans la recherche, l’innovation, les universités et le marché de l’emploi.

« Le retour doit être non seulement possible, mais aussi attractif. »

La libre circulation, un moteur de compétitivité

Interrogé sur la libre circulation, Sessi Sefiamenou Yao rappelle qu’elle constitue un levier majeur d’intégration économique.

Elle permet aux jeunes d’accéder aux marchés où leurs compétences sont recherchées. Dans un contexte où certains pays connaissent un fort chômage tandis que d’autres manquent de main-d’œuvre qualifiée, cette mobilité améliore l’allocation des compétences. Elle stimule également l’innovation.

« La compétition positive pousse chacun à améliorer ses compétences et favorise l’adaptation permanente. », déclare l’expert.

À l’échelle régionale, la libre circulation contribue à bâtir un marché de l’emploi intégré, renforçant la productivité et la croissance.

À l’inverse, limiter les déplacements revient, selon lui, à freiner l’innovation et à maintenir les déséquilibres économiques.

« Le succès appartient à ceux qui transforment leur position en levier d’action, et non à ceux qui associent réussite et éloignement géographique. »  

À destination des jeunes convaincus que la réussite se trouve exclusivement à l’étranger, Sessi Sefiamenou délivre un message nuancé.

« Le succès ne dépend plus uniquement du lieu géographique, mais de la capacité à développer des compétences, à construire un réseau et à créer de la valeur. »

Selon lui, les outils numériques offrent désormais la possibilité de travailler pour des marchés internationaux tout en restant dans son pays.

Partir peut constituer une stratégie de développement personnel, mais ne représente pas une condition indispensable de réussite.

« Le véritable enjeu est de passer d’une logique de fuite à une logique de construction et d’impact, où que l’on se trouve. »

Une nouvelle lecture des migrations

À travers cette analyse, Sessi Sefiamenou Yao invite à changer de regard sur les mobilités des jeunes. Loin d’être un phénomène exclusivement subi, elles peuvent devenir un levier de développement si elles s’inscrivent dans une stratégie de circulation des compétences.

Dans un contexte où l’Afrique connaît une forte croissance démographique et où les besoins en emplois qualifiés restent considérables, cette approche apparaît comme l’une des pistes les plus prometteuses pour transformer les migrations en opportunité partagée.