Face à des dynamiques migratoires de plus en plus complexes en Afrique de l’Ouest, la formation des professionnels apparaît comme un levier essentiel pour améliorer la qualité de l’information et des politiques publiques. Dans cet entretien, Khadime Faye, Chef de projet Migrations de COSPE Sénégal (Coopération pour le développement des pays émergents) revient sur les enjeux du renforcement des compétences des journalistes, des institutions et de la société civile, et plaide pour une approche des migrations fondée sur les faits, les données et les réalités locales, loin des idées reçues.
Pourquoi la formation sur les phénomènes migratoires est-elle devenue une priorité aujourd’hui ? Qu’est-ce qui a changé ces dernières années ?
La formation sur les phénomènes migratoires est devenue un enjeu stratégique parce que l’Afrique de l’Ouest connaît des dynamiques migratoires de plus en plus complexes et diversifiées. Les mobilités existent depuis toujours dans la région, mais elles sont aujourd’hui influencées par de multiples facteurs : les crises sécuritaires, les effets du changement climatique, les transformations économiques, les aspirations des jeunes, les politiques migratoires nationales et internationales, ainsi que l’évolution des routes migratoires.
Parallèlement, les migrations sont souvent présentées à travers des récits simplifiés, centrés sur l’Europe ou sur les aspects sécuritaires, alors même que la grande majorité des mobilités africaines s’effectuent à l’intérieur du continent.
Cette complexité rend indispensable le renforcement des compétences des professionnels appelés à informer, analyser ou prendre des décisions sur ces questions. La formation constitue un levier stratégique parce qu’elle améliore la qualité des analyses, de l’information et, à terme, des décisions publiques. Des professionnels mieux formés produisent une information plus rigoureuse, contribuent à un débat public plus équilibré et permettent aux décideurs de disposer d’éléments plus fiables pour élaborer leurs politiques. Elle favorise également une meilleure coopération entre les différents acteurs impliqués dans la gouvernance des migrations.
Les acteurs sont-ils suffisamment formés aujourd’hui ? Quels sont les principaux besoins et les profils concernés ?
Même si les compétences se renforcent progressivement, de nombreux acteurs ont encore besoin d’une meilleure compréhension des phénomènes migratoires. Les besoins concernent notamment l’analyse des données, la connaissance des cadres juridiques, des droits des personnes migrantes, des causes profondes des mobilités et des enjeux régionaux. Les journalistes restent un public prioritaire, car ils contribuent directement à construire les représentations sociales des migrations. Mais, ces formations sont également utiles aux acteurs institutionnels, aux organisations de la société civile, aux chercheurs, ainsi qu’aux personnes impliquées dans l’élaboration ou la mise en œuvre des politiques publiques.
En quoi une meilleure compréhension des migrations améliore-t-elle les politiques publiques ?
Une meilleure compréhension des phénomènes migratoires permet de dépasser une approche uniquement sécuritaire et de construire des politiques publiques fondées sur des données fiables, sur les réalités des territoires et sur le respect des droits humains. Une formation doit transmettre des compétences techniques: savoir interpréter les données, comprendre les cadres juridiques, identifier des sources fiables, analyser les politiques migratoires, mais aussi développer une capacité d’analyse critique. Il est essentiel de comprendre que les migrations sont un phénomène multidimensionnel, qui touche à l’économie, à la démographie, à l’environnement, aux droits humains et au développement.
Quels messages souhaitez-vous transmettre au-delà des aspects techniques ? Comment dépasser les idées reçues ?
Au-delà des connaissances techniques, notre objectif est d’encourager une lecture plus nuancée des migrations. Les migrations ne sont pas une crise permanente mais un phénomène humain, historique et social, qui fait partie du développement des sociétés. Pour dépasser les idées reçues, il est essentiel de partir des faits, des données et des réalités locales. Nous encourageons les participants à questionner les discours dominants, à diversifier leurs sources, à donner davantage la parole aux personnes concernées et à éviter les représentations qui réduisent les migrants à des victimes ou à des menaces.
Comment mesurez-vous l’impact des formations ?
Les changements sont souvent visibles dans les pratiques professionnelles. Chez les journalistes, nous constatons une plus grande attention portée à la vérification des informations, à l’utilisation d’un vocabulaire plus précis, à la diversification des sources et à une meilleure contextualisation des phénomènes migratoires.
Par exemple, plusieurs journalistes ayant participé aux formations ont progressivement modifié leur manière de traiter les migrations en privilégiant des récits plus équilibrés, en donnant davantage la parole aux personnes migrantes et en évitant les titres sensationnalistes. En outre, je peux citer l’exemple d’une journaliste ayant participé à notre parcours de formation, aux échanges internationaux et à la co-production de contenus médiatiques dans le cadre des projets « Nouvelles Perspectives » et « INFORMA ». Grâce à ces expériences, elle a acquis des compétences techniques et pédagogiques solides en matière de traitement médiatique des enjeux migratoires. Ces compétences lui ont permis de devenir aujourd’hui une experte-formatrice reconnue dans ce domaine. Elle anime actuellement des formations au Sénégal et dispense également un cours sur la couverture médiatique des enjeux migratoires en Afrique à l’IHECS de Bruxelles.
L’impact des formations est évalué à travers différents outils : les évaluations réalisées avec les participants, l’observation de l’évolution des productions médiatiques, le suivi des pratiques professionnelles ainsi que la capacité des personnes formées à diffuser ces connaissances au sein de leurs rédactions, institutions ou organisations.
Comment adapter les formations à un phénomène migratoire qui évolue constamment ?
Les formations doivent évoluer au même rythme que les phénomènes migratoires. Pour cela, il est indispensable de disposer de profils migratoires régulièrement mis à jour. Ces analyses permettent d’identifier les nouvelles tendances, les évolutions des routes migratoires, les changements des contextes politiques ou économiques et les nouveaux besoins des populations concernées ainsi que la représentation de la migration dans les médias. Des profils migratoires actualisés sont donc une condition essentielle pour concevoir des formations pertinentes, adaptées aux réalités du terrain et réellement utiles aux professionnels qui travaillent sur ces questions. C’est pourquoi, à COSPE, la production et l’actualisation des connaissances, notamment à travers la mise à jour des profils migratoires, constituent un pilier fondamental de nos interventions. Ces connaissances alimentent et orientent l’ensemble de nos actions, tout en servant de base à l’élaboration des modules de formation que nous développons.