Fin juillet 2026, l’enclave espagnole de Ceuta a connu une crise migratoire d’une ampleur historique. Plus de 70 000 personnes ont traversé la frontière depuis le Maroc à la nage ou à pied, les 30 et 31 juillet 2026. Ce mouvement soudain a provoqué des dizaines de morts par noyade et saturé les capacités d’accueil locales. La crise engendrée par cette situation relance le débat sur l’efficacité des politiques de coopération migratoire entre l’Afrique et l’Union européenne. Entre causes profondes de l’émigration irrégulière et quête d’un avenir meilleur, dans un entretien exclusif avec Dialogue Migration, Nidal Benali, président du Réseau marocain des Conseils locaux de la Jeunesse, analyse les limites des réponses actuelles et les alternatives à privilégier.

Quelles sont, selon vous, les principales causes qui poussent encore de nombreux Africains à tenter cette traversée malgré les risques ?

La migration irrégulière est un phénomène complexe et il serait dangereux de chercher une seule explication.

Bien sûr, les difficultés économiques et le chômage jouent un rôle important. Mais il existe également une question d’espoir et de perception de l’avenir. Lorsqu’un jeune ne voit pas clairement comment ses études, ses efforts ou son engagement peuvent lui permettre d’améliorer sa situation dans son propre pays, l’idée de partir devient parfois une alternative.

Il existe aussi une représentation extrêmement idéalisée de la vie en Europe, notamment à travers les réseaux sociaux. Les réussites sont visibles, tandis que les difficultés vécues par certains migrants le sont beaucoup moins.

Il faut donc comprendre que derrière chaque tentative de migration se trouve une histoire individuelle. Certaines personnes fuient une situation économique difficile, d’autres cherchent des opportunités professionnelles ou éducatives et d’autres encore veulent simplement pouvoir construire une vie qu’elles considèrent digne.

Notre responsabilité n’est pas de juger ces aspirations. Elle est de faire en sorte que la migration soit un choix et non une obligation.

Les politiques de coopération entre les pays africains, dont le Maroc et l’Union européenne, répondent-elles réellement aux enjeux de la migration irrégulière, en partant du prisme de la situation à Ceuta ?

Des efforts importants existent, mais je pense que nous devons continuer à changer notre manière d’aborder la question.

La migration ne peut pas être traitée uniquement comme une question sécuritaire ou de contrôle des frontières. Une frontière peut empêcher temporairement une personne de passer ; elle ne supprime pas les raisons qui l’ont poussée à partir.

Nous devons donc agir beaucoup plus en amont. Cela signifie investir dans l’éducation, l’emploi, l’entrepreneuriat, le développement territorial et la mobilité légale.

La coopération entre l’Afrique et l’Europe doit également être plus équilibrée. Nous devons parler non seulement de migration irrégulière, mais aussi de mobilité académique, de mobilité professionnelle et de circulation des compétences.

Un jeune qui dispose d’une possibilité légale d’étudier, de travailler temporairement ou de développer une expérience internationale sera beaucoup moins tenté d’emprunter des routes dangereuses.

La situation autour de Ceuta doit donc nous pousser à réfléchir non seulement à la frontière elle-même, mais surtout à ce qui conduit des personnes à risquer leur vie pour la franchir.

Quel impact la situation de Ceuta a-t-elle sur les relations entre les États africains et l’Europe, notamment en matière de mobilité et de développement ?

Ceuta symbolise d’une certaine manière la complexité de la relation entre l’Afrique et l’Europe.

Nous sommes géographiquement extrêmement proches et nos économies, nos sociétés et nos histoires sont profondément liées. Pourtant, cette proximité contraste avec les difficultés de mobilité auxquelles beaucoup d’Africains sont confrontés.

Chaque crise migratoire risque de renforcer une logique sécuritaire. Or, si la mobilité devient uniquement synonyme de risque ou de menace, nous passons à côté de ses bénéfices.

La mobilité peut être une formidable source de développement lorsqu’elle est organisée. Les étudiants qui partent se former, les entrepreneurs qui développent des réseaux internationaux ou les professionnels qui acquièrent de nouvelles compétences peuvent ensuite contribuer au développement de leurs pays.

Il faut donc éviter que les situations de crise conduisent à fermer davantage les possibilités de mobilité légale. L’avenir de la relation Afrique-Europe doit reposer sur un véritable partenariat dans lequel nous parlons simultanément de mobilité, d’investissement, d’éducation, d’emploi et de développement.

Quelles solutions concrètes les gouvernements africains devraient-ils privilégier pour offrir aux jeunes des alternatives crédibles à l’émigration irrégulière et à leur désir d’épanouissement socio-économique ?

La première solution est évidente mais fondamentale : créer des perspectives.

Un jeune doit pouvoir imaginer son avenir dans son pays. Cela nécessite des emplois, mais également une éducation adaptée aux transformations du marché du travail, un environnement favorable à l’entrepreneuriat et un accès plus équitable aux opportunités.

Nous devons investir massivement dans les compétences. Le numérique, les énergies renouvelables, l’agriculture moderne, les industries créatives et de nombreux nouveaux secteurs peuvent offrir des perspectives considérables à la jeunesse africaine.

Il faut également soutenir davantage les territoires. Tout le monde ne peut pas et ne doit pas être obligé de rejoindre une capitale pour réussir.

Nous devons faciliter l’accès au financement des jeunes entrepreneurs, mais également les accompagner. Donner un financement sans mentorat, sans réseau et sans accès au marché n’est pas suffisant.

Enfin, nous devons développer davantage la mobilité africaine. Avant de regarder systématiquement vers l’extérieur du continent, donnons aux jeunes la possibilité d’étudier, de travailler et d’entreprendre ailleurs en Afrique.

L’objectif ne doit jamais être d’empêcher les jeunes de voyager. Voyager, étudier et découvrir le monde sont des richesses. Le véritable objectif est qu’un jeune puisse choisir librement de partir, de rester ou de revenir, sans être contraint de risquer sa vie pour chercher ailleurs une dignité qu’il pense impossible à construire chez lui.