À Niamey, les ronds-points et les carrefours deviennent le théâtre discret d’une lutte quotidienne pour la survie. Assises au bord de la route, deux femmes tendent la main aux automobilistes pressés, espérant quelques pièces. Mais derrière ces gestes répétés se cache bien plus qu’une simple mendicité. Leurs parcours racontent l’histoire d’un Sahel fragilisé par les caprices du climat, les récoltes perdues et des fractures sociales toujours plus profondes. À travers leurs récits, Dialogue Migration explore les rouages d’une véritable « économie de la rue », faite d’exode, de réseaux informels et d’espoirs tenaces. Du Niger au Sénégal, immersion dans ces trajectoires de vie où chaque pièce reçue nourrit un rêve fragile : celui de ne plus avoir à tendre la main.

Le bitume du rond-point de l’École nationale d’administration et de la magistrature (ENAM) à Niamey renvoie une chaleur lourde. Au milieu du vacarme des moteurs et du flux incessant des véhicules, deux silhouettes restent immobiles au bord de la route. Kandé et Fati. L’une a la cinquantaine. L’autre est mère de quatre enfants. Elles partagent désormais le même quotidien : la mendicité. Leurs trajectoires racontent une histoire de déracinement, de sécheresse et de deuil. Une histoire qui traverse plusieurs frontières du Niger au Burkina Faso, jusqu’au Sénégal et qui dessine les chemins fragiles de la survie.

Chaque jour, les deux femmes occupent les carrefours et les abords des marchés de Niamey, là où les passants s’arrêtent et où la générosité peut parfois se manifester. Kandé s’installe le plus souvent au rond-point de l’ENAM. Certains jours, elle tente sa chance du côté du Grand Marché, espérant que commerçants et clients auront la main plus ouverte. C’est justement là qu’elle a rencontré Fati. Depuis, les deux femmes arpentent la ville ensemble.

Les récoltes perdues

Pour Kandé, tout commence à Tibiri, dans la région de Maradi. Dans son village, la décision de partir s’impose après les récoltes. Les greniers sont restés vides. La pluie s’est faite rare. Les ennemis des cultures ont détruit le peu que la terre avait offert. « J’ai quitté notre village après les récoltes parce que nous n’avons pas eu une bonne récolte », raconte-t-elle. Face à cette situation, elle rassemble ses dernières ressources. Une petite partie du mil récolté est vendue pour financer son départ. « C’est avec le peu de ressources que j’ai engagé mon départ du village vers Niamey », explique-t-elle.

Le trajet lui coûte 10 000 francs CFA. Le prix d’une place dans un minibus reliant Tibiri à la gare de Wadata. À son arrivée dans la capitale, elle rejoint un campement de fortune derrière le stade général Seyni Kountché, où vivent d’autres personnes déplacées. Assise sur un morceau de carton, Kande laisse échapper une phrase qui résume tout : « Je n’ai rien pour nous prendre en charge, moi et mes petits-enfants. »

Le poids du veuvage

Fati, originaire de Mayahi, porte une autre blessure : celle du veuvage. Son mari est mort au Nigeria, où il s’était rendu pour un travail saisonnier après les récoltes, une pratique courante dans plusieurs régions du Niger. Seule, sans soutien financier pour élever ses enfants, elle finit, elle aussi, par quitter sa région pour tenter sa chance à Niamey. Cela fait un an.

Elle a confié ses trois fils à un marabout à Maradi pour leur instruction coranique. Avec elle, il ne reste que sa plus jeune fille, bientôt huit ans. Assise à côté de Kande, elle murmure : « Je ne peux pas prendre en charge mes enfants. C’est pour cela que je suis venue à Niamey. »

L’économie fragile de la rue

Pour les deux femmes, la mendicité est devenue la seule source de revenus. Mais pour Fati, cette situation reste une profonde blessure. Elle regarde sa fille jouer avec un bout de plastique au bord de la route et soupire. « Plutôt que d’errer avec moi dans les rues, je préférerais mille fois qu’elle soit à l’école. Peut-être qu’elle deviendra une bonne enseignante ou une infirmière. Cela me fait mal au cœur… je suis une mère avant tout. »

Malgré tout, elle garde un espoir : trouver un travail comme femme de ménage dans la ville : « Mon amie Kande m’a parlé de l’aventure pour le Sénégal. J’avoue que ça me tente, mais pour l’instant j’espère trouver un travail ici. » En attendant, chaque pièce reçue est précieusement mise de côté.

Le mirage sénégalais

Au Niger, dans l’imaginaire de nombreuses personnes en situation de mendicité, le Sénégal représente une terre d’opportunités. Kande connaît déjà la route. Il y a quelques années, une amie mendiante lui a expliqué le chemin. « Elle m’a dit qu’il fallait d’abord aller à Ouagadougou. De là-bas, on prend le bus pour Dakar. »

Le voyage repose sur un système bien organisé. Un réseau informel prête l’argent nécessaire au transport. La dette est ensuite remboursée une fois arrivée à Dakar. À l’époque, Kande n’avait qu’à payer le trajet Niamey-Ouagadougou. Le reste, environ 50 000 francs CFA était avancé par un contact sur place.

À Dakar, les deux femmes sont accueillies par un relais du réseau, installé dans le quartier de wakhinane nimzatt à Guédiawaye, en banlieue de la capitale sénégalaise. La générosité des habitants y est réputée. Certains jours, surtout le vendredi, les gains peuvent atteindre 10 000 francs CFA. « En quelques mois j’avais déjà remboursé les 50 000 francs que je devais. Certains jours, comme le vendredi, je pouvais gagner jusqu’à 10 000 francs. », raconte Kandé. 

Pour la première fois depuis longtemps, Kande imaginait un autre avenir. Elle rêvait de rentrer au Niger pour ouvrir un petit commerce et lancer un élevage de case. « Je pensais même arrêter la mendicité et commencer une nouvelle vie. »

Le retour forcé

Mais ce rêve s’interrompt brutalement. En avril 2022, les autorités sénégalaises et nigériennes lancent une opération de rapatriement des mendiants nigériens présents à Dakar. Kande fait partie des personnes arrêtées. « La police sénégalaise nous a interpellés et placés sous surveillance. Ensuite, les responsables de l’ambassade du Niger sont venus nous informer que nous allions être rapatriés. » Peu après, elles sont conduites à l’aéroport. Direction Niamey.

Malgré ce retour forcé, Kandé n’a pas renoncé. Aujourd’hui encore, elle économise. Elle a appris qu’il existe désormais des bus directs reliant Niamey à Dakar : « J’économise pour cela. Je dois juste payer le ticket et garder un peu d’argent pour les postes de police sur la route. » À côté d’elle, Fati écoute en silence. Elle hésite encore. « Je cotise avec elle pour avoir un peu d’argent… mais je ne sais pas encore si je vais partir ou non. », lâche-t-elle. 

Au rond-point de l’ENAM, le soleil descend lentement derrière les immeubles de Niamey. Les voitures continuent de passer, indifférentes. Pour Kande et Fati, l’aventure n’a rien de romantique. C’est une stratégie de survie. Mendier pour espérer un jour ne plus avoir à le faire. Partir pour, peut-être, trouver enfin un endroit où rester. Car tant que la pluie restera incertaine et que les greniers resteront vides, le mirage sénégalais continuera de briller comme une promesse fragile au bout de la route.