Le 8 décembre 2025, le Département de la Sécurité intérieure des États-Unis (DHS) a mis en ligne « Arrested: Worst of the Worst » (« Arrêtés : les pires des pires »), un portail qui expose publiquement des milliers de migrants arrêtés — dont certains originaires du Burkina Faso, pays qui a opposé à Washington un refus retentissant de devenir une « terre de déportation ».
Un fichier public assumé comme outil d’expulsion
Le site permet de rechercher les personnes arrêtées par l’agence de l’immigration (ICE) : noms, photos, nationalités, lieux d’arrestation et infractions reprochées — homicides, agressions, trafic de drogue, crimes sexuels sur mineurs. Un filtre trie même les fiches par pays d’origine ; le Burkina Faso y figure. En février 2026, environ 25 000 personnes y étaient répertoriées.
Le lien avec les déportations n’a rien d’une interprétation : dès son lancement, le site revendiquait la mise en œuvre des « expulsions de masse » promises par Donald Trump, « en commençant par les pires des pires ». Ce portail est la vitrine médiatique de la machine à expulser : il fabrique le consentement de l’opinion en présentant tout migrant sous le visage du criminel, désigne publiquement les pays d’origine, et dissuade par l’humiliation.
Des « pires des pires » largement surévalués
Une enquête de CNN, publiée en février 2026, a fait voler l’étiquette en éclats : des centaines de personnes fichées ne l’étaient que pour des infractions mineures — infractions routières, possession de marijuana. Fait rare, le DHS a lui-même admis que de nombreuses charges étaient décrites de manière erronée et a dû corriger le site.
Surtout, un principe fondamental est piétiné : la présomption d’innocence. Le site expose des personnes arrêtées, pas nécessairement condamnées. Les afficher avec nom, photo et nationalité sous l’étiquette de « pires criminels » constitue une condamnation médiatique sans procès — fichage d’État, stigmatisation par nationalité, exposition de données personnelles sensibles.
Le Burkina Faso, un refus qui éclaire la stratégie
Précision de chronologie : le refus burkinabè a précédé le site de deux mois. Le 9 octobre 2025, le ministre des Affaires étrangères Karamoko Jean-Marie Traoré annonçait le rejet de la proposition américaine d’accueillir des migrants expulsés, y compris de pays tiers. « Cette offre est indécente et contraire aux valeurs de dignité », déclarait-il : le Burkina Faso est une destination, pas un site d’expulsion.
Les deux épisodes relèvent pourtant de la même stratégie : le fichier criminalise et désigne, la diplomatie somme les États d’accueillir les expulsés, la sanction frappe les récalcitrants. Le Burkina Faso en a payé le prix : suspension des visas américains à Ouagadougou — les demandes se font désormais à Lomé — au détriment de la diaspora. À l’inverse, l’Eswatini, le Ghana, le Rwanda et le Soudan du Sud ont signé des accords avec Washington, et plus de quarante personnes expulsées ont déjà été envoyées sur le continent. Chaque refus a un coût.
Défendre la dignité, exiger des faits
Le site « Worst of the Worst » et les pressions sur des pays comme le Burkina Faso sont les deux faces d’une même politique : criminaliser pour légitimer, désigner pour contraindre, punir pour dissuader. Les erreurs reconnues par le DHS lui-même montrent que l’étiquette de « pires criminels » relève de la communication politique, pas de la réalité judiciaire.
La position de Ouagadougou pose une question que de plus en plus de capitales africaines formulent : pourquoi le continent devrait-il servir de zone de relégation à une politique migratoire menée au mépris des droits fondamentaux ? Pour les sociétés civiles africaines, l’enjeu est clair : documenter ces dérives, protéger les données et la dignité des ressortissants exposés, et rappeler qu’aucune lutte contre la criminalité ne justifie la condamnation publique sans jugement. Le « pire du pire », en définitive, n’est peut-être pas ceux que le site prétend montrer.