Face à la multiplication des crises migratoires, à la montée des discours hostiles aux étrangers et à l’aggravation des violations des droits humains sur les routes migratoires, le Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, a lancé un appel pressant à une gouvernance mondiale plus solidaire et plus efficace de la migration. À l’ouverture du Forum d’examen des migrations internationales, organisé au siège des Nations Unies à New York, il a averti que le véritable défi n’était pas la migration elle-même, mais l’incapacité des États à agir ensemble.

« La véritable crise n’est pas la migration. C’est notre incapacité collective à la gérer ensemble. », a déclaré le chef de l’ONU devant les représentants des États membres, des organisations internationales et de la société civile. Dans un contexte où les questions migratoires dominent les débats politiques dans de nombreuses régions du monde, António Guterres a dénoncé la banalisation des discours de haine et de désinformation visant les migrants. 

Selon lui, les personnes migrantes sont trop souvent transformées en boucs émissaires pour des intérêts politiques, alimentant les divisions sociales et justifiant des politiques de plus en plus restrictives. « Les migrants sont déshumanisés dans le débat public », a-t-il regretté, rappelant que derrière les statistiques se trouvent des femmes, des hommes et des enfants qui cherchent simplement à vivre dans la dignité.

Le Secrétaire général a insisté sur un point souvent occulté dans les débats : la migration n’est pas un phénomène nouveau. Depuis des siècles, elle participe au développement des sociétés, à la croissance économique, aux échanges culturels et à l’innovation scientifique.

Des chiffres qui témoignent d’une crise humanitaire

Le Forum, organisé tous les quatre ans, est chargé d’évaluer la mise en œuvre du Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières adopté en 2018. Le rapport présenté par António Guterres dresse cependant un bilan particulièrement préoccupant.

Au cours des quatre dernières années, au moins 200 000 personnes, principalement des femmes et des filles, ont été victimes de la traite des êtres humains. Dans le même temps, plus de 15 000 migrants ont perdu la vie ou sont portés disparus sur les routes migratoires durant les deux dernières années seulement.

Ces chiffres ne représentent probablement qu’une partie de la réalité, de nombreux décès n’étant jamais recensés. Le rapport souligne également la persistance de pratiques contraires aux droits fondamentaux : détention d’enfants et de familles migrantes, exploitation de travailleurs étrangers, absence de protection sociale ou encore violences basées sur le genre. Pour le Secrétaire général, ces dérives démontrent qu’aucun pays, aussi puissant soit-il, ne peut répondre seul aux défis migratoires. 

Les six priorités de l’ONU pour une migration mieux gouvernée

Face à cette situation, António Guterres a présenté une feuille de route articulée autour de six priorités destinées à accélérer la mise en œuvre du Pacte mondial sur les migrations.

La première consiste à replacer les droits humains au cœur des politiques migratoires. Il appelle les gouvernements à mettre fin aux pratiques discriminatoires, à privilégier des alternatives à la détention administrative et à abolir la détention des enfants et des familles migrantes. 

L’accès des migrants à l’éducation, au logement, aux soins de santé et aux systèmes de protection sociale figure également parmi les recommandations prioritaires. Une attention particulière est accordée à la protection des femmes et des filles, davantage exposées aux risques de traite, d’exploitation sexuelle et de violences.

Deuxième axe majeur : renforcer la sécurité des parcours migratoires grâce à des systèmes d’alerte plus performants, à une meilleure collecte de données et au développement des opérations de recherche et de sauvetage dans le respect du droit international.

Intensifier la lutte contre les réseaux criminels

Le Secrétaire général des Nations Unies estime également que la lutte contre les passeurs et les trafiquants d’êtres humains demeure largement insuffisante. Il a qualifié ces organisations de véritables « réseaux criminels transnationaux » qui prospèrent sur le désespoir des migrants.

Selon lui, les moyens actuellement mobilisés restent très inférieurs à ceux consacrés à la lutte contre le trafic de drogue. Il appelle ainsi les États à renforcer leur coopération policière, judiciaire et financière afin de démanteler ces réseaux et de couper leurs sources de financement.

Développer les voies légales de migration

Pour António Guterres, la lutte contre les migrations irrégulières ne peut reposer uniquement sur des politiques de contrôle. Il estime indispensable d’élargir les possibilités de migration régulière pour les travailleurs, les étudiants et les familles.

Des voies légales plus accessibles permettraient, selon lui, de réduire le recours aux réseaux clandestins tout en répondant aux besoins économiques de nombreux pays confrontés à une pénurie de main-d’œuvre. Cette approche s’inscrit dans une logique de migration choisie, mieux encadrée et bénéfique tant pour les pays d’origine que pour les pays de destination.

Investir dans les pays d’origine

Autre priorité mise en avant : agir sur les causes profondes des départs. Le chef de l’ONU plaide pour des investissements massifs dans l’éducation, l’emploi des jeunes, la création d’opportunités économiques et le développement durable. « La migration doit devenir un choix, un véritable choix », a-t-il insisté.

Depuis 2019, le Fonds fiduciaire pluripartenaire des Nations Unies pour les migrations a mobilisé près de 68 millions de dollars afin de soutenir des projets visant à améliorer la gouvernance migratoire. Annalena Baerbock : « Bien gérer la migration plutôt que la subir »

Présidente de l’Assemblée générale des Nations Unies, Annalena Baerbock a abondé dans le même sens en rappelant que la question n’est plus de savoir si la migration est positive ou négative. « La question est de savoir si nous la gérons bien, et si nous la gérons ensemble », a-t-elle déclaré.

Elle a rappelé que de nombreuses économies développées dépendent largement des travailleurs migrants pour faire face au vieillissement démographique et aux pénuries de main-d’œuvre. À titre d’exemple, elle a indiqué qu’en Australie plus de 40 % des infirmiers et plus de la moitié des médecins sont nés à l’étranger. Dans plusieurs États du Golfe, les migrants représentent jusqu’à 90 % de la population active. Aux États-Unis, plus de 40 % des lauréats du prix Nobel sont nés hors du pays. 

Cependant, Mme Baerbock a également reconnu que la migration soulève des défis réels pour les sociétés d’accueil. Pressions sur les systèmes éducatifs, tensions sur le logement, saturation de certains services publics : autant de préoccupations qui, si elles ne sont pas traitées, peuvent alimenter les discours populistes et accentuer la polarisation. 

Pour elle, seule une gouvernance migratoire efficace, transparente et concertée permettra de préserver la confiance des citoyens tout en garantissant le respect des droits des migrants.

Un test pour le multilatéralisme

À travers ce Forum, les Nations Unies cherchent à redonner un élan au Pacte mondial sur les migrations, adopté en 2018 mais confronté, ces dernières années, à la montée des replis nationaux, aux crises géopolitiques et à l’intensification des déplacements forcés liés aux conflits, aux catastrophes climatiques et aux inégalités économiques. António Guterres a lancé un appel aux États membres à dépasser les logiques nationales pour privilégier une réponse collective. 

« Les migrants renforcent nos sociétés, aussi bien aux frontières qu’au sein de nos communautés », a-t-il affirmé, estimant que la capacité des États à coopérer sur cette question constituera l’un des principaux tests du multilatéralisme dans les années à venir.

Pour les observateurs, les conclusions de ce Forum pourraient orienter les futures politiques migratoires internationales, à un moment où les mouvements de population atteignent des niveaux historiques et où la gouvernance mondiale des migrations apparaît plus que jamais comme un enjeu stratégique.