
Par sa pâtisserie, il raconte son parcours, celui de sa nation et tisse des liens entre les cultures. Hissein Mahamoud Barkai, chef pâtissier de renommée internationale, est originaire de Faya-Largeau, au Nord du Tchad, aux portes du Sahara. Ayant grandi entre Tchad, Libye et Algérie, il s’est établi en France, transformant son héritage désertique en art culinaire. Lauréat à maintes reprises, ce fils de Faya-Largeau officie désormais en indépendant.
Hissein Mahamoud Barkai, passionné invétéré de pâtisserie, est né le 2 janvier 1984 à Faya-Largeau, à environ 1000 km de N’Djamena, capitale tchadienne. Cette ville du Nord trône au cœur du désert tchadien, où le jeune Hissein a suivi ses études primaires et secondaires, complétées à N’Djamena au lycée Félix Éboué puis au lycée de la Liberté.
Son enfance, typique de nombreux gamins tchadiens, oscillait entre corvées agricoles et scolarité. Fils d’un cultivateur, il se levait à l’aube avec ses frères pour le jardin familial, cultivant dattiers, fruits et légumes maraîchers : arrosage, désherbage, cueillette avant la vente, tout cela avant l’école à 8h, à un kilomètre de marche.
Le jeune Hissein n’aimait pas les jardins. Il préférait plutôt aller à l’école : « J’adorais l’ambiance scolaire, jouer avec mes amis », se souvient-il, surtout la récréation où ils dévalisaient friandises, cacahuètes salées, œufs durs, beignets ou concombres à la sauce arachide.
Bac en poche, il part pour l’Algérie, s’inscrivant en Lettres Modernes à l’Université Ferhat Abbas de Sétif. À la cité universitaire, il cuisinait avec joie pour ses camarades. Revenu au pays, il file en France, à Montpellier, intégrant l’Institut National de Formation et d’Application Professionnelle. « Dès les premiers instants, j’ai su que c’était mon univers », avoue fièrement « le pâtissier du désert ». Il décroche facilement son CAP cuisinier : « Tout coulait de source en cuisine », dit-il. « Le plaisir au travail était immense, j’apprenais vite, les stages en restaurants m’ont confirmé ma vocation. »
Pâtissier inné
Ses actes révèlent un pâtissier prodige inconscient. Dès l’enfance, la cuisine l’attirait : observant sa mère ou sœur pétrir le pain, il tenait la bassine. « Je reste planté à la porte, captivé par ses gestes, les arômes, les goûts ; mais elle me repoussait : ‘Dégage, ce n’est pas pour les garçons’ », relate-t-il, lui qui rafla en décembre 2025 le titre de Meilleur chef gastronomique de la diaspora africaine.
Au Tchad, cuisine et pâtisserie relevant du domaine féminin, un tabou en mutation, note le « pâtissier du désert », fier aujourd’hui. « Quand je rentre au Tchad ou que je rencontre des Tchadiens au quotidien, je vois dans leurs yeux une reconnaissance : celle d’un parcours atypique qui ouvre de nouvelles perspectives. Je suis la preuve que l’on peut réussir sans renier son identité », affirme-t-il avec satisfaction.
Produits africains sublimés
Ses plats mêlent matières africaines et françaises, un échange culturel vibrant. « Je m’appuie sur la pâtisserie française, sa précision et son exigence, en y infusant produits et mémoires du Tchad et d’Afrique », explique-t-il. Il rejette « fusion » pour « syntonie culinaire », harmonie fluide de deux univers. Les Occidentaux raffolent de ses desserts au mil, sorgho, baobab ou tamarin, sans gluten, aux goûts inédits mais familiers.
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Il magnifie ses créations avec mil, sorgho, souchets, tamarin noir, baobab, spiruline du lac Tchad, balanites aegyptiaca, dattes, doum, hibiscus… Ancestraux, puissants, méconnus, d’une richesse hors pair. « Ce sont des trésors gastronomiques, pareils à la vanille ou au cacao », insiste-t-il.
Aux jeunes Tchadiens tentés par ce métier, il intime : ne rougissez pas de votre flamme, les stéréotypes ne dictent rien. « La gastronomie est noble, universelle, porteuse », encourage-t-il, mais « exige labeur, rigueur, humilité ».
Pour lui, la pâtisserie transcende l’assiette : elle incarne une richesse culturelle à rayonner mondialement, prouvant l’universalité gastronomique.
Offrant délice et ravissement gustatif, Hissein rêve de léguer son expertise : enseigner à la jeunesse pâtisserie, promouvoir les produits locaux, bâtir une pâtisserie tchadienne moderne, fidèle à ses racines. « Via mes initiatives et mon livre à venir, je veux hisser le Tchad sur la scène gastronomique globale. Le potentiel est colossal, prêt à éclore », ambitionne-t-il.
Beaucoup de jeunes Tchadiens idéalisent son ascension, croyant le succès impossible au pays, où tout apparaît figé. Le natif de Faya-Largeau tempère : si l’immigration n’est pas une solution magique, elle est tout de même difficile, parfois violente, et demande beaucoup de sacrifices. « Il faut se former, apprendre un métier, comprendre pourquoi on part », préconise-t-il. Réussir loin n’équivaut pas à renier la patrie, mais à se forger pour mieux rentrer ou incarner ses origines. « Partez avec un plan solide, non une chimère », conclut-il.
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