
L’homme est impliqué dans tous les combats. Sa vie n’a jamais été un long fleuve tranquille. Du Tchad à la France, en passant par la Tunisie, le Sénégal puis la Guinée-Conakry, ce fut une véritable traversée du désert pour le défenseur des droits humains Makaila Nguebla.
Traqué pendant plus d’une décennie par le régime de N’Djamena, expulsé de Tunisie puis du Sénégal, accueilli en Guinée avant de trouver refuge en France, Makaila incarne un militant infatigable pour la justice et l’égalité, sans connaître de répit. Sa voix dérange et ôte le sommeil au dirigeant tchadien, qui, contre toute attente, l’a déchu de sa nationalité. Devenu apatride au prix de sa lutte, l’activiste tchadien revient sur les péripéties interminables de sa vie d’exil forcé.
Parcours d’un militant infatigable
Makaila Nguebla. Un nom évocateur qui résonne au Tchad comme un symbole de résistance contre l’injustice et de lutte pour les droits humains. Pris pour cible par Deby père puis Deby fils, ses démêlés avec le système Deby ont débuté alors qu’il était étudiant en Tunisie.
Nous sommes en 2000. Étudiant en Administration Commerciale au Centre Tunisio-Canadien en banlieue tunisienne et passionné de journalisme, il rédigeait des articles publiés dans l’hebdomadaire Jeune Afrique pour dénoncer la situation socio-politique au Tchad. Les dérives autoritaires du régime d’Idriss Deby, les fraudes électorales, les violations des droits humains et des libertés étaient régulièrement abordées dans ces écrits depuis la Tunisie, sa terre d’immigration.
Cela n’était pas du goût de N’Djamena. Dès lors, le jeune étudiant devint une cible des autorités tchadiennes. Les autorités tchadiennes demandèrent au régime de Ben Ali son expulsion vers le Tchad où son sort était déjà scellé. Il fut arrêté le 5 mai 2005 et placé en garde à vue dans un centre de détention de Tunis.
Traque et expulsions
Il a fallu l’intervention d’une amie française, Anne Picquart, et de la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme (LTDH) pour éviter une extradition vers le Tchad, confie-t-il avec tristesse. Pour lui épargner le sort funeste qui l’attendait, le Sénégal, via son ambassade à Tunis, lui a délivré un visa d’entrée. Après quatre jours de détention à Tunis, il s’est envolé pour Dakar le 10 mai 2005, où il a sollicité l’asile politique, qui lui a été refusé.
C’est le début d’une autre saga mouvementée. En 2013, l’histoire bégaie à nouveau. Le Tchad dépêcha son ministre de la Justice de l’époque, Jean Bernard Padaré, pour exiger son expulsion auprès de Macky Sall. Motif : on lui reprochait d’appeler les Tchadiens à une insurrection populaire, à l’image des printemps arabes qui ont renversé des régimes autoritaires comme ceux de Zine El-Abidine Ben Ali, Hosni Mubarak et Kadhafi.
Il fut interpellé par la police sénégalaise le 7 mai 2013, interrogé par la Direction de la Surveillance du Territoire (DST) de 9 heures à 15 heures, conduit chez lui, puis ramené dans un commissariat de Dakar où il fut détenu de 15 heures à 19 heures. De là, on le mena directement à l’aéroport pour l’expulser vers Conakry dans la nuit du 7 au 8 mai 2013.
« J’ai eu la vie sauve grâce à une mobilisation générale des ONG sénégalaises, africaines et internationales, sans oublier les soutiens de journalistes, de personnalités politiques françaises et de chercheurs qui intervinrent massivement pour empêcher mon extradition vers le Tchad où ma vie était en danger », raconte l’activiste. C’est ainsi que la France entra en jeu en lui accordant l’asile via son ambassade à Conakry.
Retour au Tchad et nouvelle rupture
Relative accalmie… puis rebelote. Grâce à la main tendue du président de Transition, Mahamat Idriss Deby Itno, Makaila et trois autres de ses camarades ont accepté de rentrer au Tchad. Il a été nommé par la suite Conseiller Chargé de Mission, puis Conseiller aux Droits Humains du président, ce qui s’inscrivait dans la logique de sa trajectoire de lutte sociale.
C’était l’entente parfaite. Des ennemis d’hier devenus amis d’aujourd’hui. Tout le monde croyait à une décrispation de l’atmosphère politique toujours tendue entre activistes et pouvoir. En tout cas, tout allait bien pendant au moins vingt mois.
Puis survint une proposition inconvenante aux yeux du blogueur. Le Cabinet du Président lui a proposé d’intégrer le Conseil National du Salut (CNS), un organe parlementaire du Mouvement Patriotique du Salut (MPS), parti au pouvoir. Son refus fut catégorique. S’ajouta à cela sa divergence d’approche avec Mahamat Ahmat Alhabo, actuel Secrétaire général de la Présidence.
L’homme fut poussé à bout et vers la sortie. Démis de ses fonctions, il reprit le chemin de l’exil et retourna en France où vivaient sa femme et ses enfants. Il reprit sa plume pour faire ce qu’il sait faire le mieux : défendre les droits humains et réclamer la justice pour tous.
Déchéance de nationalité controversée
Avec l’arrivée de Mahamat Idriss Deby Itno à la présidence, le pouvoir tchadien durcit le ton. Le régime a verrouillé l’espace des libertés civiques et politiques, assassina de manière extra-judiciaire un chef de parti comme Yaya Dillo, arrêta un leader emblématique comme l’ancien Premier ministre Succès Masra avec vingt ans d’emprisonnement ferme, contraignit des journalistes et militants de la société civile à l’exil, et dissous des organisations par des mesures liberticides.
C’est dans ce contexte de musellement des voix discordantes qu’intervient la déchéance de nationalité de Makaila et Charfadine, journalistes et activistes résidants en France, le 17 septembre 2025 par décret présidentiel. Cette déchéance fait partie des batteries d’actions stratégiques du pouvoir contre toute voix déviant hostile, estime Makaila, qui ajoute que cette mesure a renforcé sa crédibilité et sa détermination à poursuivre la lutte contre l’injustice subie par les Tchadiens.
Il regrette toutefois son statut d’apatride et a saisi le Comité des droits de l’homme de l’ONU et la Commission Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples pour marquer son désaccord. Selon la Convention de 1954 relative au statut des apatrides, est apatride toute personne qu’aucun État ne considère comme ressortissant par application de sa législation.
Analyse juridique et réactions
Pour Dr Evariste Djimasdé, spécialiste des Droits de l’Homme et de la Justice Pénale Internationale, si ces deux personnes ne possèdent aucune autre nationalité et que la déchéance est appliquée, elles peuvent être juridiquement considérées comme apatrides. Mais il pose un bémol : une déchéance entraînant l’apatridie est en principe prohibée, sauf cas extrêmement limités, encadrés et justifiés par une loi claire.
Le décret présidentiel prononçant la déchéance alimente de vives réactions. La raison invoquée est l’intelligence avec les puissances étrangères et des activités incompatibles avec la qualité de citoyen tchadien. La nationalité tchadienne est encadrée par la Constitution de 2024, le Code de la nationalité (loi n°33 du 23 décembre 1962 et modifications) et les conventions internationales ratifiées par le Tchad, souligne Tribune Echos.
Selon l’article 56 du Code, seule une atteinte grave aux intérêts de l’État, comme l’espionnage ou l’intelligence avec l’ennemi, peut justifier une telle mesure. Mais en principe, précise la source, elle ne concerne que les naturalisés, non les Tchadiens d’origine. Juridiquement, la déchéance doit respecter des procédures : l’intéressé doit être informé, pouvoir se défendre, et dans certains cas, le Conseil d’État consulté.
Or, le décret publié ne mentionne aucun de ces éléments, laissant planer une irrégularité. La Constitution tchadienne et les conventions internationales interdisent de créer des situations d’apatridie. Si les concernés n’ont pas d’autre nationalité, leur déchéance serait contraire aux engagements du Tchad.
Dr Evariste Djimasdé estime qu’il s’agit moins d’un débat politique que d’un débat de légalité et de constitutionnalité. Aucune disposition constitutionnelle ne confère expressément au Président un pouvoir discrétionnaire de déchéance à l’égard d’un Tchadien d’origine.
Le spécialiste révèle des cas et conditions : la nationalité est régie par la Constitution et l’ordonnance 33 du 14 août 1962. L’article 27 prévoit la déchéance pour fraude à la naturalité, condamnation pour crime contre la sûreté intérieure, emploi au service d’un État étranger sans démission après injonction, ou activités incompatibles et préjudiciables.
Le décret n°2300/PR/PM/MATD/2025 mentionne « intelligence avec les puissances étrangères », motif non explicitement prévu à l’article 27.
C’est la deuxième fois dans l’histoire du Tchad : en 1960, Gabriel Lisette, d’origine guadeloupéenne et vice-Premier ministre, fut déchu par Ngarta Tombalbaye.
En l’état du droit, cette déchéance unilatérale par l’Exécutif est juridiquement contestable, heurte les principes constitutionnels et engagements internationaux, souligne le spécialiste. Le risque d’apatridie viole gravement les droits fondamentaux. Des recours existent au niveau national et international.
L’exode rural, l’immigration irrégulière et l’exil sont les seules voies salutaires des jeunes tchadiens…
L’exode rural, l’immigration irrégulière et l’exil sont les seules voies salutaires des jeunes Tchadiens. Sur le départ massif des jeunes vers d’autres pays, l’ancien Conseiller aux Droits Humains en disgrâce y voit une situation révélatrice de la crise au Tchad : la jeunesse, désenchantée, désespérée et débouclée par des promesses non tenues.
Le pays est devenu invivable face à une exclusion généralisée et un appauvrissement massif d’une large échelle de populations livrées à elles-mêmes, dépeint-il sombrement la situation socio-politique.
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