
C’est une économie sous perfusion. À Tahoua comme à Zinder, le quotidien de milliers de foyers dépend presque entièrement de la solidarité de leurs proches partis à l’étranger. L’étude menée par l’OIM en octobre 2024 auprès de 2 345 migrants dresse un constat sans appel : l’argent envoyé sert à manger, à se soigner et à payer l’école. Il ne reste presque rien pour bâtir.
Le rapport pointe une occasion manquée. Les migrants veulent investir, créer des entreprises, participer au développement local. La réalité les rattrape vite. Entre les coûts de transfert prohibitifs, les lourdeurs administratives et l’absence de soutien étatique, l’élan entrepreneurial se brise. L’argent circule, soulage les maux immédiats, mais ne crée pas d’emplois durables. Plus qu’une simple analyse financière, ces données exposent la vulnérabilité de régions où la diaspora est remplacée par la force des choses, les services publics défaillants.
L’utilisation des fonds transférés par les migrants est quasi-universellement concentrée sur la satisfaction des besoins de base. Près de 98 % des transferts servent à financer l’alimentation et les dépenses courantes des ménages dans les deux régions, ce qui illustre le rôle direct des migrants dans la survie quotidienne des familles.
Deux secteurs sociaux critiques bénéficient également d’une part significative de ces transferts, avec des disparités régionales notables : la santé et l’éducation.
Selon cette étude, au total, 57 % des fonds sont utilisés pour les dépenses de santé. Cette proportion est nettement plus élevée à Zinder (66 %) qu’à Tahoua (48 %). Ces chiffres traduisent une vulnérabilité sanitaire et une pression plus forte sur les dépenses de santé des ménages de Zinder.
Les discussions de groupe (FGD) confirment cette réalité : les migrants financent majoritairement les soins individuels et l’achat de médicaments pour leurs familles. Néanmoins, les participants à Zinder ont déploré le manque d’infrastructures sanitaires solides et l’absence de système de santé communautaire structuré. À Tahoua, les contributions individuelles ont parfois mené à l’équipement de centres de santé et à la rénovation d’infrastructures sanitaires de base, bien que les capacités restent limitées.
Quant à l’éducation, elle représente 42 % de l’utilisation des fonds au niveau global. Là encore, Zinder (52 %) affiche une part significativement plus élevée que Tahoua (32 %). Cette différence indique une priorité plus marquée accordée à l’éducation à Zinder, ou des disparités dans le coût et l’accès à l’enseignement. Les transferts servent principalement à payer les frais scolaires des frères ou cousins. Cependant, les communautés soulignent le besoin criant d’infrastructures collectives. À Tahoua, des migrants ont organisé des cotisations pour construire des salles de classe, notamment ceux partis en Côte d’Ivoire, ce qui a permis de réduire la surcharge dans certaines écoles.
Investissements des migrants : le paradoxe entre volonté et impact réel
L’analyse de l’impact des fonds issus de la migration révèle un décalage persistant entre le potentiel financier des transferts et leur capacité réelle à transformer structurellement l’économie locale. Bien que vitaux pour la consommation quotidienne, ces flux peinent encore à s’ancrer dans une logique de développement durable, tant sur le plan des infrastructures que du tissu productif.
Les secteurs d’investissement par régions
Les secteurs d’investissement varient selon les régions. La région de Zinder se distingue par une plus forte diversification économique, avec un engagement marqué dans le commerce (46 %), l’agriculture (40 %) et le transport (27 %).
Tahoua montre une dynamique tournée vers le commerce (41 %) et le transport (30 %), avec un investissement agricole (27 %) relativement plus faible malgré son potentiel rural.
L’artisanat reste sous-exploité, représentant seulement 13 % des projets dans les deux régions.
Les initiatives des migrants se heurtent à des obstacles structurels qui limitent leur impact sur le développement local. Près de la moitié des migrants (48 %) rencontrent des difficultés pour envoyer des fonds.
Les frais élevés de transfert constituent la principale contrainte (71 % des cas), plus marquée à Tahoua (78 %). De plus, 83 % des migrants de retour citent le manque de capital comme le principal obstacle au lancement de leur entreprise.
L’environnement administratif et le manque de soutien public freinent également les investissements.
Le programme de réintégration de l’OIM a bénéficié à 26 % des migrants interrogés. L’utilité perçue est globalement positive (75 % le jugent très utile).
Cependant, des écarts régionaux et des faiblesses existent.
| Amélioration souhaitée | Total | Tahoua | Zinder |
| Augmenter l’aide financière | 87 % | 87 % | 88 % |
| Renforcer le suivi après le programme | 67 % | 61 % | 74 % |
| Offrir plus de formations adaptées | 58 % | 51 % | 65 % |
Tahoua (81 %) exprime une satisfaction plus forte que Zinder (70 %). Les critiques à Zinder concernent surtout la qualité des formations, le manque de suivi après le programme et l’insuffisance des montants alloués.
Le modèle basé sur la formation et l’accompagnement entrepreneurial à Tahoua semble mieux répondre aux besoins de durabilité économique (41 % ont reçu un accompagnement à Tahoua contre 23 % à Zinder). À Zinder, la prédominance de l’aide financière sans encadrement suffisant (63 % ont reçu une aide financière à Zinder contre 44 % à Tahoua) limite les effets positifs attendus.
Les données soulignent l’urgence de renforcer le dialogue, de simplifier les procédures et de mettre en place des dispositifs de microfinance adaptés aux migrants de retour. Une meilleure gouvernance locale des ressources issues de la migration est essentielle pour transformer les contributions individuelles en un véritable levier de développement durable pour les communautés de Tahoua et Zinder.
L’argent est là, la volonté aussi, mais la mécanique est grippée. Pour que les transferts des migrants cessent d’être une simple béquille sociale pour devenir un véritable moteur économique, le changement ne viendra pas des seules familles. Sans une réduction drastique des frais d’envoi et la création d’un écosystème favorable à l’investissement, cette manne financière continuera de s’évaporer dans l’urgence du quotidien. Le défi est désormais clair pour les autorités : il faut transformer cette solidarité familiale en levier de développement national, avant que la précarité ne l’emporte sur la résilience.