Pourquoi deux personnes qui quittent le même pays, avec des ressources comparables, peuvent-elles vivre des expériences migratoires très différentes ? La réponse tient notamment au genre. Celui-ci influence les raisons du départ, l’accès à l’information, les itinéraires, les risques pendant le voyage, les emplois accessibles, les relations familiales et les possibilités d’intégration. Comprendre les migrations suppose donc de regarder non seulement qui se déplace, mais aussi dans quelles conditions et avec quelles contraintes.
La migration est souvent présentée à travers des chiffres globaux : nombre de migrants, pays d’origine, destinations, transferts d’argent ou demandes d’asile. Ces données sont indispensables, mais elles peuvent masquer des différences importantes entre les expériences des femmes, des hommes, des filles et des garçons.
Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), le genre intervient à chaque étape du cycle migratoire, depuis la décision de partir jusqu’à l’intégration dans le pays de destination ou au retour. Les stéréotypes de genre, l’accès différencié à l’information, la fracture numérique et l’accès aux voies régulières figurent notamment parmi les principaux défis identifiés.
La question n’est donc pas de savoir si les femmes migrent davantage ou moins que les hommes, mais de comprendre comment les rapports de genre structurent leurs trajectoires.
Le genre commence à agir avant même le départ
La première différence peut apparaître dans le pays d’origine. Les décisions migratoires ne sont pas toujours prises dans les mêmes conditions selon que l’on est une femme ou un homme. Dans certaines sociétés, les femmes disposent de moins de ressources économiques, de possibilités d’emploi ou de liberté de déplacement. Elles peuvent également avoir des responsabilités familiales plus importantes.
À l’inverse, dans d’autres contextes, la migration peut constituer pour une femme une stratégie d’autonomisation économique, permettant de trouver un emploi, d’envoyer de l’argent à sa famille ou de financer l’éducation de ses enfants.
UN Women souligne ainsi que les inégalités économiques et professionnelles liées au genre peuvent elles-mêmes contribuer à la décision de migrer. Certaines femmes deviennent des principales pourvoyeuses de revenus pour leur famille et choisissent de migrer précisément pour répondre aux besoins économiques du ménage.
Il faut donc éviter une lecture qui présenterait systématiquement les femmes migrantes comme des personnes contraintes ou passives. Elles peuvent être confrontées à des vulnérabilités réelles tout en étant pleinement actrices de leur décision.
UN Women insiste d’ailleurs sur la nécessité de reconnaître l’autonomie et la capacité d’action des femmes migrantes dans les politiques migratoires.
L’accès à l’information n’est pas identique
Avant de partir, l’accès à une information fiable peut déterminer la sécurité d’une migration. Quelle procédure faut-il suivre ? Quel visa demander ? Quels documents préparer ? Quel contrat de travail signer ? Quels sont les droits du travailleur migrant ? Vers qui se tourner en cas de problème ?
Ces informations ne sont pas toujours accessibles de manière égale. L’OIM identifie la différence d’accès à l’information et la fracture numérique parmi les enjeux importants du lien entre genre et migration.
Une femme qui ne dispose pas d’un accès autonome à Internet, d’un compte bancaire, d’un téléphone personnel ou d’un réseau professionnel peut être davantage dépendante de proches, d’intermédiaires ou de recruteurs.
Cette dépendance peut avoir des conséquences importantes lorsque les informations fournies sont incomplètes ou trompeuses.
C’est pourquoi les programmes d’information destinés aux migrants doivent tenir compte des besoins spécifiques des femmes. Un guide publié en 2025 par l’OIM et UN Women recommande notamment de rendre les programmes d’information et d’orientation plus sensibles au genre à toutes les étapes de la migration de travail : recrutement, préparation au départ, arrivée, emploi et retour.
Les routes migratoires peuvent être différentes
Le genre influence également la manière dont les personnes se déplacent. Lorsque les voies régulières sont difficilement accessibles, certaines femmes peuvent être davantage exposées aux risques liés aux parcours irréguliers. UN Women souligne que l’absence de possibilités sûres et régulières peut pousser certaines femmes et filles à emprunter des routes dangereuses, où elles peuvent être exposées à la traite, aux violences fondées sur le genre, aux enlèvements ou à l’exploitation. Cela ne signifie pas que toutes les femmes migrantes empruntent des routes dangereuses ou que les hommes en sont épargnés.
Le point essentiel est plutôt que les mêmes politiques migratoires peuvent produire des conséquences différentes selon le genre. Une fermeture de frontière, une procédure de visa restrictive ou l’absence de voies de migration régulières ne constituent pas simplement des obstacles administratifs. Ils peuvent modifier les itinéraires et augmenter la dépendance à l’égard d’intermédiaires.
Sur le marché du travail, les inégalités voyagent aussi
Une fois arrivées à destination, les femmes migrantes ne commencent pas nécessairement leur parcours professionnel sur un pied d’égalité avec les hommes.
Les secteurs dans lesquels elles travaillent sont fortement influencés par les divisions traditionnelles du travail selon le genre.
Le travail domestique et les activités de soins en constituent un exemple particulièrement important.
L’Organisation internationale du Travail (OIT) souligne que les femmes migrantes sont fortement présentes dans les emplois domestiques et de soins, notamment parce que la demande croissante de services domestiques et de soins a contribué à la féminisation de certaines formes de migration de travail.
Une publication de l’OIT consacrée aux travailleurs migrants dans l’économie des soins souligne également la forte présence des femmes migrantes dans ce secteur et les difficultés persistantes en matière de travail décent et de protection.
Les données de l’OIT montrent qu’en 2022, 28,8 % des femmes migrantes employées travaillaient dans l’économie des soins, contre 12,4 % des hommes migrants. Dans les autres secteurs, les femmes représentaient 35 % des travailleurs migrants, contre 65 % pour les hommes.
Cette concentration professionnelle peut devenir une source de vulnérabilité lorsque les emplois sont informels, mal rémunérés ou insuffisamment protégés par le droit du travail.
La migration peut aussi renforcer l’autonomie économique
La migration peut également offrir aux femmes des possibilités qui étaient limitées dans leur pays d’origine : emploi rémunéré, indépendance financière, développement de compétences, création d’entreprise ou capacité à participer davantage aux décisions familiales.
L’OIT décrit la migration comme une voie vers la prospérité pour de nombreuses femmes, notamment celles qui quittent des emplois faiblement rémunérés pour rechercher de meilleures opportunités. Cette dimension est importante pour éviter une représentation exclusivement victimisante des femmes migrantes.
Une femme migrante peut être simultanément exposée à une discrimination et être actrice de son propre changement économique.
Quand le genre se combine avec l’origine ou la nationalité
Une femme migrante peut également être confrontée à des discriminations liées à sa nationalité, son origine ethnique, sa couleur de peau, sa langue ou sa religion. UN Women parle dans ce contexte de discriminations intersectionnelles : plusieurs systèmes d’inégalité peuvent se croiser et produire des formes de discrimination plus complexes.
Une femme migrante africaine, par exemple, peut être confrontée simultanément à des obstacles liés à son statut migratoire, à son genre, à sa nationalité et à son origine raciale. Cette réalité explique pourquoi les politiques universelles ne suffisent pas toujours.
Une mesure présentée comme « neutre » peut produire des effets différents selon les groupes concernés.
Le regroupement familial et les responsabilités familiales
Le genre influence également les relations familiales pendant la migration.
Les femmes sont encore largement associées aux responsabilités de soins aux enfants, aux personnes âgées ou aux membres dépendants de la famille.
Cette réalité peut influencer leur décision de partir, leur possibilité d’accepter un emploi, leur choix de destination et leur capacité à rester dans le pays d’accueil.
Elle peut également produire des situations de maternité ou de parentalité à distance, lorsque des parents migrent alors que leurs enfants restent dans le pays d’origine. La migration peut transformer la répartition des responsabilités familiales, les relations entre générations et les rôles traditionnellement attribués aux femmes et aux hommes.
Le genre influence aussi l’intégration
Arriver dans un nouveau pays ne signifie pas que les difficultés migratoires prennent fin.
L’intégration dépend notamment de l’accès au logement, à l’emploi, aux soins, à l’éducation, aux services sociaux et à la participation à la vie communautaire.
Les femmes peuvent rencontrer des obstacles spécifiques dans plusieurs de ces domaines.
Les barrières linguistiques, les responsabilités familiales, la reconnaissance des qualifications et les discriminations professionnelles peuvent limiter leur accès à des emplois correspondant à leurs compétences.
L’OIT rapporte ainsi que les femmes migrantes présentent des taux d’emploi inférieurs à ceux des hommes migrants. Dans ses données mondiales portant sur 2022, le taux emploi-population était de 48,1 % chez les femmes migrantes contre 72,8 % chez les hommes migrants.
Le chiffre ne signifie évidemment pas que le genre est l’unique cause de cette différence. L’OIT évoque également les barrières linguistiques, la non-reconnaissance des qualifications, la discrimination et le manque de solutions de garde d’enfants parmi les facteurs possibles.
Les hommes aussi sont concernés par les normes de genre
Parler de migration et de genre ne signifie pas parler uniquement des femmes. Les normes sociales influencent également les trajectoires masculines. Dans certains contextes, les hommes peuvent subir une forte pression sociale pour devenir les principaux pourvoyeurs économiques du ménage. Cette attente peut les conduire à accepter des emplois dangereux, difficiles ou mal rémunérés.
Le genre influence donc les expériences de toutes les personnes en migration, même si les formes de vulnérabilité ne sont pas identiques. C’est précisément pourquoi l’OIM recommande une approche qui ne se limite pas aux femmes, mais cherche à comprendre les obstacles et les inégalités liés au genre dans l’ensemble du cycle migratoire.
Une question centrale pour les dynamiques migratoires africaines
Pour les pays africains, cette approche présente un intérêt particulier. Les femmes africaines migrent à l’intérieur du continent, vers d’autres régions du monde, pour travailler, étudier, rejoindre leur famille ou rechercher de meilleures conditions de vie.
Analyser uniquement les volumes de départ et d’arrivée ne suffit donc pas. Il faut également demander : qui part ? Dans quelles conditions ? Avec quelles informations ? Par quelles voies ? Pour quels emplois ? Avec quels droits ? Et que se passe-t-il une fois arrivée ? Ces questions permettent de passer d’une lecture quantitative de la migration à une compréhension plus fine des dynamiques migratoires.