Face à la dégradation des conditions de séjour des ressortissants africains et à la montée des tensions xénophobes en Afrique du Sud, une délégation de plateformes de la société civile sénégalaise a dû se rendre à l’ambassade sud-africaine à Dakar. Emmenée notamment par le Professeur Ndioro Ndiaye, ancienne ministre et ex-directrice adjointe de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), ainsi que par l’ONG FEMIDEC, la coalition a remis un courrier d’alerte adressé au chef de l’État sud-africain. Tout en rappelant le soutien historique apporté par le Sénégal à la nation arc-en-ciel durant l’Apartheid, ces acteurs communautaires appellent à une diplomatie préventive et à l’instauration de cadres légaux rigoureux pour encadrer la mobilité continentale.
Une démarche de diplomatie préventive auprès de Pretoria
La situation des ressortissants africains en Afrique du Sud suscite de plus en plus d’inquiétude. En effet, inquiètes du sort réservé aux migrants continentaux, les organisations de la société civile ont choisi d’agir en amont afin d’éviter une escalade des violences ciblées. La démarche visait à exprimer une solidarité critique tout en engageant les autorités sud-africaines sur le respect des droits fondamentaux.
« À l’invitation de notre groupe, coordonné par Seinghane Senghor et Ibrahima Kane, nous venons juste d’être reçus par Madame la Chargée d’affaires de l’Afrique du Sud ici à Dakar », explique d’emblée la porte-parole de la délégation.
Elle précise la nature de leur démarche institutionnelle : « Nous sommes porteurs d’un message de l’ensemble de la société civile qui travaille sur les questions de migration et de développement dans nos différents pays. Nous avons pu transmettre, au nom de la société civile, un courrier que nous avons jugé utile d’adresser à Son Excellence Monsieur le Président de la République de l’Afrique du Sud. »
Au cœur de cette missive figurent l’inquiétude des acteurs communautaires et la nécessité d’anticiper les crises : « Nous lui disons d’abord notre solidarité par rapport aux problèmes vécus par la communauté africaine dans son ensemble et que nous sommes préoccupés par les différents actes qui sont rapportés régulièrement dans la presse internationale. »
Les délégués entendent ainsi appuyer les canaux officiels par une action directe du secteur associatif. « Nous savons que notre diplomatie fait le travail qu’il faut, mais nous avons jugé utile, en tant que société civile, de nous associer à ces actions de diplomatie préventive », soulignent-ils, avant d’ajouter avoir abordé « la question du respect des droits des migrants en général, mais surtout le statut des migrants irréguliers qui sont dans ce pays. »
Le rappel de l’engagement historique de Dakar envers la nation arc-en-ciel
Pour les membres de la délégation, l’amertume est d’autant plus grande que le Sénégal a joué un rôle déterminant dans la lutte contre le régime de l’Apartheid, en offrant un appui diplomatique, logistique et culturel inconditionnel aux combattants de la liberté sud-africains.
Rappelant le profil de l’une des figures de proue de cette initiative, la présidente de l’ONG FEMIDEC indique : « Madame le Professeur Ndioro Ndiaye dirige l’association AMELD. Elle a été aussi directrice adjointe de l’OIM, donc au niveau le plus élevé. C’est la personne qui, au plus clair, peut parler de ces questions-là. »
Elle remet ensuite en perspective la dette morale et historique qui lie les deux nations : « Il faut savoir aussi que l’Afrique du Sud a été un pays accompagné par tous les pays africains, particulièrement par le Sénégal. Le Sénégal a diplomatiquement donné des documents à l’Afrique du Sud, le Sénégal a donné des passeports, nos musiciens ont accompagné, nos populations ont accompagné, nos jeunes, nos écoles. »
Face aux dérives constatées sur le terrain sud-africain, l’incompréhension domine au sein des mouvements citoyens. « Cela nous étonne aujourd’hui que cette situation se trouve en Afrique du Sud. Donc nous devons alerter », affirme-t-elle, insistant sur le risque d’effet de contagion à l’échelle régionale : « Nous alertons la communauté africaine sur des questions qui pourraient gangrener sur le territoire régional de l’Afrique, et surtout en Afrique de l’Ouest où la migration irrégulière est exacerbée. »
Partage de responsabilités et encadrement de la mobilité
Au-delà de la dénonciation, la société civile insiste sur la co-responsabilité entre États d’origine et pays d’accueil. L’absence d’information des candidats au départ et le déficit de politiques nationales structurées alimentent la vulnérabilité des personnes en mobilité.
« Pour parler de ce cas en particulier, je pense que la responsabilité aussi doit être partagée. Il y va de la responsabilité du pays d’accueil, mais il y va également de la responsabilité du pays d’origine », analyse la représentante du collectif.
Elle pointe également du doigt la méconnaissance des cadres réglementaires par les candidats à l’émigration : « Souvent, les migrants se lèvent et migrent sans pour autant tenir compte des règles qui gouvernent la migration. On peut aller chez les gens, mais en respectant les règles qui sont mises en place par le pays d’accueil. Et cela manque. »
Pour pallier ces dysfonctionnements structurels, la délégation appelle à une réorganisation globale des politiques migratoires sur le continent : « C’est pour ça que nous appelons nos différents pays à formuler et à mettre en œuvre des politiques nationales sur la migration qui tiennent compte des indicateurs de mobilité, mais aussi des droits humains. »
En guise de mise en garde, la société civile rappelle enfin qu’aucun État n’est à l’abri de telles tensions sans anticipation politique : « Ce qui se passe en Afrique du Sud, aucun pays africain n’est exempt de cette possibilité-là. Si on ne prend pas les devants en mettant en place des cadres adéquats et si on ne légifère pas pour organiser cette mobilité […], on va au-devant de problèmes. »