Entre avril et mai 2026, l’OIM a recensé 1 475 personnes impliquées dans des mouvements liés à la route des Canaries, dont 880 étaient en préparation de départ. Quelques mois plus tard, le sauvetage de 1 046 personnes parties de Gambie est venu rappeler les risques de cette traversée. Derrière les chiffres, des parcours, des violences et des projets de vie qui racontent une autre réalité de la migration ouest-africaine.

Sur la route des Canaries, les départs ne se racontent pas seulement à travers les images de pirogues en mer. Ils se lisent aussi dans les données. Dans son suivi des zones de départ au Sénégal, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a recensé 32 événements liés aux mouvements migratoires entre avril et mai 2026. Huit départs de migrants et une pirogue observée en haute mer ont été enregistrés. Au total, 1 475 personnes étaient concernées par ces mouvements. Ces données, publiées en septembre par la Matrice de suivi des déplacements (DTM) de l’OIM, permettent de mieux documenter une partie des mouvements sur la route atlantique ouest-africaine. Mais derrière chaque chiffre se trouve un parcours. Une décision de partir. Un projet préparé parfois pendant plusieurs semaines.

Le chiffre des personnes déjà engagées dans les préparatifs est particulièrement révélateur. Sur la période étudiée, 880 personnes étaient impliquées dans des préparatifs de départ, selon l’OIM. Six cas de recrutement de migrants ont également été signalés. Le départ ne commence donc pas lorsque la pirogue quitte la côte. Il commence bien avant. Il se prépare à terre, à travers des contacts, des économies réunies, des intermédiaires et des réseaux qui permettent d’organiser le voyage. Pour chaque embarcation qui prend la mer, d’autres personnes peuvent encore être dans l’attente, hésiter ou préparer leur départ.

Une route qui reste active

La route atlantique ouest-africaine demeure l’une des principales voies migratoires utilisées par des personnes d’Afrique de l’Ouest pour rejoindre les îles Canaries, en Espagne. Les départs ont principalement lieu depuis les côtes du Maroc, de la Mauritanie, du Sénégal et de la Gambie. Pour autant, les arrivées aux Canaries ont légèrement diminué. Selon les données du ministère espagnol de l’Intérieur citées par l’OIM, 1 544 migrants sont arrivés aux Canaries par la mer entre avril et mai 2026, contre 1 559 durant la même période en 2025. Soit une baisse d’environ 1 %. Une diminution qui ne signifie pas la disparition des départs.

Quelques mois après la période étudiée par l’OIM, un important sauvetage est venu rappeler les risques de cette route. Au cours de la dernière semaine d’août, 1 046 personnes ayant tenté de rejoindre les Canaries à bord de sept embarcations ont été secourues et débarquées à Nouadhibou, Rosso et Dakar. Les embarcations étaient parties de Gambie. Elles se dirigeaient vers les îles Canaries, situées à près de 2 000 kilomètres des côtes ouest-africaines. Après avoir été bloquées en mer, les personnes à bord ont été secourues puis ramenées à terre. À Dakar et Rosso, les équipes de Médecins Sans Frontières (MSF) sont intervenues en collaboration avec l’OIM.

À Dakar, l’urgence après la mer

Lorsque les rescapés arrivent à terre, les chiffres deviennent des corps à soigner. Les équipes de MSF ont pris en charge des personnes souffrant de déshydratation extrême, de fatigue importante, de pertes de connaissance, de fractures et d’infections cutanées, gastriques ou respiratoires. Parmi les 1 046 personnes secourues figuraient 134 femmes, dont une femme enceinte, ainsi que 88 mineurs. Certaines avaient passé suffisamment de temps en mer pour arriver dans un état de grande vulnérabilité. L’eau et la nourriture manquaient. Les corps étaient épuisés. Mais les conséquences de la traversée ne s’arrêtaient pas aux blessures physiques.

Certains survivants ont raconté aux équipes médicales avoir vu mourir des proches pendant la traversée. Face à ces traumatismes, les équipes de MSF ont également proposé une prise en charge en santé mentale, en plus des soins médicaux et de l’orientation des cas les plus graves vers des structures spécialisées. La traversée laisse donc des traces qui ne sont pas toujours visibles. Une personne peut être ramenée vivante à terre tout en portant encore le traumatisme de ce qu’elle vient de vivre en mer.

Des violences avant même l’embarquement

La plupart des personnes secourues étaient originaires du Sénégal et de la Gambie. D’autres venaient notamment du Mali, de la Guinée et de la Côte d’Ivoire. Au cours de leur prise en charge, plusieurs ont également raconté aux équipes de MSF avoir subi des violences dans leur pays d’origine ou sur leur parcours migratoire. À Dakar, un rescapé a déclaré avoir été battu par un passeur et d’autres hommes afin de le contraindre à payer davantage pour la traversée. Une femme a également raconté qu’un passeur avait encaissé l’argent prévu pour son voyage avant de la violer. Ces récits montrent que les risques ne commencent pas nécessairement au moment où l’embarcation quitte la côte. Pour certaines personnes, la route migratoire est déjà marquée par la violence avant même l’arrivée en mer.

Les données de l’OIM permettent de mesurer les départs et les préparatifs. Elles ne permettent pas, à elles seules, de comprendre ce qui pousse une personne à risquer une traversée de près de 2 000 kilomètres. C’est là que les récits des personnes secourues apportent une autre dimension. Selon MSF, beaucoup de personnes prises en charge expliquent avoir emprunté cette route pour échapper à la violence ou à des conditions de vie extrêmement difficiles dans leur pays d’origine. « Lorsque des personnes empruntent une route de 2 000 kilomètres, actuellement la plus meurtrière au monde, c’est qu’elles fuient une situation bien pire », estime Dalil Adji, chef de mission de la force opérationnelle migration de MSF en Afrique de l’Ouest.

Entre baisse des arrivées et maintien des départs

Les données disponibles dessinent ainsi une situation contrastée. D’un côté, les arrivées par mer aux Canaries ont légèrement diminué sur la période avril-mai 2026. De l’autre, les données recueillies par l’OIM au Sénégal montrent que les départs continuent et que des centaines de personnes sont engagées dans des préparatifs de voyage. Le sauvetage de fin août rappelle, lui, que derrière ces mouvements se trouvent des personnes exposées à des risques importants. La route n’est donc pas seulement une ligne entre les côtes ouest-africaines et les Canaries. Elle est aussi un parcours qui commence à terre, se poursuit en mer et peut se te rminer dans un centre de soins à Dakar, à Rosso ou à Nouadhibou.

Les chiffres derrière les parcours

32 événements. Huit départs. 1 475 personnes impliquées dans des mouvements. 880 personnes préparant leur départ. Six cas de recrutement signalés. Les chiffres de l’OIM permettent de documenter une partie de la dynamique migratoire sur la route des Canaries. Ils montrent que le départ est un processus qui se prépare bien avant l’embarquement. Mais ils ne racontent pas tout. Derrière les statistiques, il y a les personnes qui préparent leur voyage, celles qui renoncent, celles qui embarquent et celles qui reviennent à terre après avoir été secourues. Fin août, les 1 046 personnes débarquées au Sénégal et en Mauritanie ont donné un visage concret à cette réalité. Sur la route des Canaries, les départs se racontent donc aussi en chiffres. Mais derrière chaque chiffre, il y a une histoire de migration, un projet de vie et, parfois, une épreuve dont les conséquences se poursuivent longtemps après le retour à terre.