Longtemps cantonnées à un rôle de collecte de données, les universités africaines s’affirment progressivement comme des acteurs incontournables de la gouvernance des migrations. Sociologue et enseignant-chercheur à l’Université Assane Seck de Ziguinchor, le Professeur Doudou Dièye Guèye plaide pour une meilleure prise en compte de l’expertise scientifique dans l’élaboration des politiques publiques. Dans cet entretien, il revient sur les défis auxquels fait face la recherche africaine et appelle à renforcer les liens entre universités, décideurs et partenaires internationaux afin de construire une gouvernance des migrations davantage fondée sur les réalités du terrain.
Comment définissez-vous la gouvernance des migrations et en quoi ce concept diffère-t-il d’une simple politique migratoire ?
La politique migratoire renvoie à l’ensemble des dispositifs juridiques et administratifs qu’un État met en place pour réguler les entrées, les sorties et le séjour des personnes sur son territoire. Cela englobe les lois, les décrets, les accords bilatéraux ainsi que les mécanismes de contrôle aux frontières. La gouvernance des migrations est une notion beaucoup plus large. Elle ne se limite pas à l’action de l’État, mais implique une diversité d’acteurs intervenant à plusieurs niveaux : les collectivités territoriales, les organisations de la diaspora, le secteur privé, les organisations internationales, la société civile ainsi que les partenaires techniques et financiers. À mes yeux, la gouvernance des migrations désigne l’ensemble des mécanismes de coordination entre ces différents acteurs afin de définir et de mettre en œuvre les politiques et les pratiques migratoires. Cette gouvernance s’exerce à différentes échelles : locale, nationale, régionale, sous-régionale et internationale. C’est précisément cette dimension collaborative et multiniveau qui la distingue de la simple politique migratoire.
Historiquement, quel rôle les universités africaines, et les universités sénégalaises en particulier, ont-elles joué dans la production des savoirs sur les migrations ?
Pendant longtemps, la production des connaissances sur les migrations a été principalement pilotée depuis l’extérieur du continent africain. Les centres de recherche européens et nord-américains, ainsi que les grandes organisations internationales, définissaient les problématiques de recherche et en assuraient le financement. Les universités africaines occupaient alors une place essentiellement technique. Elles étaient souvent sollicitées pour collecter les données de terrain ou accompagner les enquêtes, sans véritablement participer à la définition des orientations scientifiques. Cette situation s’explique en partie par la dépendance au financement international, la recherche nécessitant des moyens importants dont disposent principalement les institutions du Nord. Progressivement, les universités sénégalaises ont néanmoins développé leurs propres approches scientifiques. Elles ont construit un cadre d’analyse sociologique et anthropologique des migrations, en s’appuyant sur les travaux de chercheurs sénégalais, mais également sur des références majeures comme Abdelmalek Sayad, dont les analyses de l’immigration comme fait social continuent d’influencer les recherches actuelles. Aujourd’hui, les universités régionales contribuent également à cette dynamique, permettant un élargissement progressif de la production scientifique africaine sur les questions migratoires.
Concrètement, comment le monde universitaire influence-t-il, ou devrait-il influencer, les décisions publiques en matière de migration au Sénégal ?
Le monde universitaire a naturellement vocation à éclairer les politiques publiques. Les chercheurs produisent des connaissances scientifiques fondées sur des méthodologies rigoureuses et sur des enquêtes de terrain qui permettent de mieux comprendre les réalités migratoires. Contrairement à l’action politique, la recherche s’inscrit cependant dans le temps long. Les résultats ne sont pas immédiats : ils nécessitent un processus scientifique, des validations et des publications avant de pouvoir être mobilisés dans le débat public. Une fois ces travaux achevés, ils peuvent pourtant constituer une ressource précieuse pour les administrations concernées, notamment les ministères chargés de l’Intérieur, des Affaires étrangères ou encore des Sénégalais de l’extérieur. À condition, bien sûr, que ces institutions s’approprient réellement les résultats de la recherche et les intègrent dans leurs processus de décision.
Diriez-vous que la recherche académique sénégalaise est suffisamment mobilisée par les pouvoirs publics dans l’élaboration des politiques migratoires ?
Je ne dirais ni qu’elle est totalement ignorée, ni qu’elle est pleinement intégrée. La réalité se situe entre les deux. Il existe des situations dans lesquelles les universitaires sont consultés, notamment lors de certains ateliers, consultations ou groupes de travail. Cependant, ces initiatives demeurent ponctuelles et insuffisantes. Dans de nombreux cas, les chercheurs découvrent l’organisation de rencontres ou de conférences sur les migrations par voie de presse, sans avoir été associés aux réflexions en amont. Il arrive ainsi que des événements portant sur les problématiques migratoires se tiennent sans la participation de spécialistes issus des universités sénégalaises. La recherche universitaire est donc reconnue, mais elle n’est pas encore suffisamment intégrée aux mécanismes de conception des politiques publiques.
Quels sont, selon vous, les principaux obstacles qui empêchent une meilleure articulation entre la recherche universitaire et l’action publique en matière de migration ?
Les obstacles sont de plusieurs ordres. Le premier est institutionnel. À ma connaissance, il n’existe pas au Sénégal de mécanisme formel et pérenne permettant de faire le lien entre les universités et les administrations chargées des questions migratoires. Les collaborations se construisent généralement au gré des relations personnelles ou dans le cadre de projets financés par des partenaires internationaux. Il n’existe pas de cadre permanent de concertation. Le deuxième obstacle est financier. La recherche sur les migrations demeure largement dépendante des financements internationaux.
Ce sont essentiellement des organismes internationaux qui financent les recherches via leurs structures installées au Sénégal. Une grande partie des ressources ainsi allouées sert d’abord aux fonctionnements de ces mêmes structures : les missions de terrain, les déplacements, la collecte des données ou encore les activités administratives. Cette dépendance limite nécessairement notre autonomie scientifique. Enfin, il existe également un obstacle politique. Les migrations constituent un sujet particulièrement sensible sur le plan diplomatique, notamment dans les relations entre le Sénégal et les pays européens. Les décisions politiques répondent souvent à des impératifs de court terme, alors que la recherche scientifique s’inscrit dans une temporalité beaucoup plus longue. Ce décalage rend parfois difficile l’intégration des résultats de la recherche dans les politiques publiques.
Le Sénégal est aujourd’hui à la fois un pays de départ, de transit, de destination et, de plus en plus, de retour des migrants. Comment cette réalité complexifie-t-elle le travail des chercheurs et des décideurs ?
Cette situation rend l’analyse beaucoup plus complexe. Le Sénégal reste un pays de départ, notamment vers l’Europe, avec une forte attention portée aux migrations irrégulières. Mais il est également un espace de transit pour les mobilités régionales, facilitées par les accords de libre circulation au sein de la CEDEAO et aussi par des conventions bilatérales. Dans le même temps, le pays devient progressivement une destination pour de nombreux migrants originaires d’Afrique de l’Ouest et du Sahel. Cette évolution oblige les autorités à réfléchir non seulement aux politiques de contrôle, mais aussi aux politiques d’accueil, d’intégration et de protection des personnes migrantes. À cela s’ajoute désormais une autre dimension : celle des migrations de retour. De plus en plus de Sénégalais reviennent au pays, volontairement ou à la suite de programmes de rapatriement. Cette réalité mérite d’être davantage étudiée, car elle soulève de nombreux enjeux économiques, sociaux et psychologiques. Pour les chercheurs, cela signifie qu’il n’est plus possible d’étudier séparément les différentes formes de mobilité. Les migrations doivent être analysées dans leur ensemble, en articulant les logiques de départ, de transit, d’installation et de retour. Il faut également intégrer les différences liées au genre. Les parcours migratoires ne produisent pas les mêmes effets selon qu’il s’agit d’un homme ou d’une femme. Par exemple, les conditions de retour et de réintégration d’une femme migrante, notamment lorsqu’elle a subi des violences ou traversé le désert, ne sont pas comparables à celles d’un homme revenu après une migration économique. Ces dimensions doivent être pleinement prises en compte dans la recherche.
Quel regard portez-vous sur la manière dont les migrations irrégulières vers l’Europe, notamment les départs en pirogue, sont traitées dans le débat public par rapport à ce que montre la recherche scientifique ?
À mon sens, la recherche apporte une lecture beaucoup plus nuancée que le débat public. Les migrations africaines sont avant tout des migrations intra-africaines. Pendant longtemps, les principales destinations des migrants sénégalais se trouvaient sur le continent africain. Mais plusieurs crises politiques, économiques et sécuritaires ont progressivement fragilisé ces espaces d’accueil. À cela se sont ajoutées les difficultés croissantes d’obtention des visas pour les pays européens. La combinaison de ces facteurs a favorisé le développement des migrations irrégulières vers l’Europe, notamment par voie maritime. Or, le débat public se concentre très souvent sur les dimensions sécuritaires et humanitaires : les interceptions en mer, les naufrages ou la lutte contre les passeurs. Ces aspects sont évidemment essentiels, mais ils ne permettent pas de comprendre l’ensemble du phénomène. Nos recherches montrent qu’un projet migratoire ne relève presque jamais d’une décision strictement individuelle. Bien souvent, toute une famille participe à sa préparation. Les proches réunissent les ressources nécessaires, vendent parfois des biens ou mettent leurs économies en commun afin de financer le voyage. Ce projet est généralement perçu comme un investissement collectif destiné à améliorer les conditions de vie de toute la famille. C’est cette dimension sociale et familiale qui est souvent absente des discours publics.
Par ailleurs, il ne faut pas négliger la question du retour. Les migrants rapatriés rencontrent fréquemment d’importantes difficultés de réintégration. Dans certaines familles ou communautés, l’échec du projet migratoire est vécu comme une forme de déclassement social. Certains migrants expliquent même se sentir moins considérés que ceux qui ont réussi à partir ou à s’installer à l’étranger. Ces réalités montrent que la migration ne peut être réduite à une simple question de sécurité. Elle est aussi profondément liée aux attentes sociales, aux solidarités familiales et aux représentations de la réussite.
Les partenariats avec l’Union européenne, notamment les accords de réadmission et les financements de projets migratoires, laissent-ils une véritable place à l’expertise universitaire locale ou privilégient-ils une expertise importée ?
D’après mon expérience, l’expertise universitaire locale demeure largement marginalisée. Lorsqu’elle est sollicitée, c’est souvent dans un rôle de sous-traitance plutôt que comme un véritable partenaire scientifique. La plupart des grands projets financés dans le cadre de la coopération migratoire entre le Sénégal et l’Union européenne sont pilotés par des cabinets de conseil internationaux, des agences européennes ou des organisations internationales. Les chercheurs sénégalais interviennent principalement pour la collecte des données de terrain ou pour des expertises ponctuelles, sans réellement participer à la définition des orientations scientifiques ou stratégiques des projets. Ce fonctionnement pose, selon moi, un véritable problème. Les financements européens transitent généralement par des organisations ou des ONG européennes avant d’arriver dans les pays africains. Une partie importante des ressources est donc mobilisée pour assurer le fonctionnement de ces structures intermédiaires. Je m’interroge souvent : qu’est-ce qui empêcherait que ces financements soient directement attribués aux universités africaines ? Cela permettrait non seulement d’améliorer l’efficacité des projets, mais aussi de renforcer durablement les capacités de recherche des institutions locales. Cette architecture des financements limite finalement la capacité des universités sénégalaises à peser réellement sur les politiques migratoires et sur les priorités de recherche.
Travaillez-vous avec des laboratoires ou des universités étrangères sur les questions migratoires ? Ces collaborations influencent-elles votre manière de travailler ?
Oui, je collabore régulièrement avec plusieurs universités et réseaux de recherche internationaux. Ces coopérations sont particulièrement enrichissantes. Elles permettent de confronter les approches, de partager des méthodologies et de bénéficier de regards complémentaires sur les phénomènes migratoires. Cela étant, les grandes orientations des projets sont souvent définies en fonction des préoccupations des organismes qui les financent. Une fois qu’un protocole de recherche est établi, les chercheurs doivent s’y conformer. En parallèle, je poursuis mes propres recherches, qui répondent avant tout aux réalités sénégalaises. Ce sont les problématiques observées sur le terrain qui guident mes travaux personnels. J’essaie ainsi d’apporter une lecture locale des dynamiques migratoires, parfois différente des préoccupations exprimées dans les grands programmes internationaux.
Quel regard portez-vous sur le rôle des organisations internationales comme l’OIM, le HCR (Agence des Nations Unies pour les réfugiés) ou les think tanks spécialisés ? Complètent-ils le travail des universités ou lui font-ils concurrence ?
Je pense qu’il faut avoir une vision nuancée. D’un côté, des organisations comme l’OIM ou le HCR jouent un rôle essentiel. Elles disposent de moyens financiers et logistiques importants qui leur permettent de produire des données à grande échelle et de financer de nombreuses études auxquelles les universités n’auraient pas toujours accès. De l’autre, leurs travaux répondent avant tout à des besoins opérationnels. Elles produisent des connaissances destinées à accompagner la mise en œuvre de programmes, à orienter des interventions ou à répondre à des demandes institutionnelles. La recherche universitaire poursuit, quant à elle, un objectif différent. Elle cherche à comprendre les phénomènes dans leur complexité, à produire des analyses de fond et à alimenter le débat scientifique. Ces deux approches ne sont donc pas incompatibles, mais elles répondent à des finalités distinctes. L’idéal serait qu’elles soient davantage complémentaires.
Si vous aviez une recommandation concrète à adresser aux autorités sénégalaises pour mieux intégrer la recherche universitaire dans la gouvernance des migrations, quelle serait-elle ?
Ma principale recommandation serait de créer un mécanisme institutionnel permanent permettant de faire le lien entre la recherche et l’action publique. Le Sénégal dispose déjà de chercheurs compétents et de nombreuses données scientifiques. En revanche, il manque un dispositif durable qui permette de mobiliser cette expertise au service des politiques publiques. Je pense notamment à la mise en place d’un Observatoire national des migrations, doté de moyens propres et travaillant en étroite collaboration avec les universités. Une telle structure permettrait de centraliser les données, de coordonner les recherches, d’assurer un suivi continu des phénomènes migratoires et d’éclairer les décisions publiques. Aujourd’hui, de nombreuses initiatives existent, mais elles restent souvent dispersées et dépendent de financements extérieurs. Une institution nationale pérenne renforcerait considérablement la production de connaissances et leur utilisation par les décideurs.
Quelles devraient être, selon vous, les grandes priorités de recherche sur les migrations au Sénégal et en Afrique au cours des cinq à dix prochaines années ?
À mes yeux, plusieurs thématiques méritent une attention particulière. La première concerne l’immobilité involontaire. On s’intéresse beaucoup aux personnes qui migrent, mais beaucoup moins à celles qui souhaitent partir sans en avoir les moyens. Pourtant, cette situation produit également des effets sociaux importants. Certains jeunes, confrontés à l’impossibilité de migrer, finissent par renoncer à leurs projets, avec des conséquences sur leur insertion professionnelle, leur rapport à l’avenir ou encore leur engagement dans la société. Une autre priorité serait d’étudier ce que l’on pourrait appeler les points de basculement dans les trajectoires migratoires. Autrement dit, identifier le moment où une personne décide finalement de partir, de revenir ou, au contraire, de renoncer à la migration. Mes recherches sur les populations déplacées en Casamance illustrent bien cette problématique. Certaines personnes ayant fui les violences se sont retrouvées confrontées à des conditions de vie particulièrement difficiles dans les villes d’accueil. Face à cette précarité, elles ont choisi de retourner dans leurs villages malgré les risques liés au conflit. Comprendre ces mécanismes de décision constitue un enjeu majeur pour les recherches à venir. Enfin, il me semble indispensable de développer davantage les travaux sur les migrations de retour, la réintégration des migrants, les effets du changement climatique sur les mobilités ainsi que les inégalités de genre dans les parcours migratoires. Ces questions seront au cœur des enjeux migratoires des prochaines années et méritent d’être davantage explorées par la recherche africaine.