Depuis une vingtaine d’années, l’« externalisation » est devenue un pilier central des politiques migratoires de plusieurs pays occidentaux, notamment de l’Union européenne. Derrière ce terme technique se cache une stratégie simple : empêcher les migrants d’atteindre les frontières européennes en déléguant une partie du contrôle migratoire à des pays tiers, principalement situés en Afrique du Nord et en Afrique de l’Ouest.
Selon plusieurs chercheurs, l’ « externalisation » est une politique qui vise à déplacer les frontières européennes au-delà du territoire de l’Union. Concrètement, l’Union européenne finance des programmes de surveillance, forme des forces de sécurité africaines et signe des accords de réadmission avec des pays de transit comme le Niger, la Tunisie, la Mauritanie ou encore la Libye. Ces États deviennent ainsi des partenaires chargés de freiner les départs de migrants vers l’Europe.
Le phénomène a pris une ampleur particulière après la crise migratoire de 2015, année durant laquelle plus d’un million de migrants et demandeurs d’asile sont arrivés en Europe, selon les données européennes citées dans plusieurs analyses récentes.
Une politique de plus en plus sécuritaire
Les spécialistes parlent d’une « sécurisation » de la migration. Dans cette logique, la migration n’est plus uniquement perçue comme une question humanitaire ou économique, mais comme un enjeu de sécurité.
Cette orientation a conduit à une multiplication des dispositifs de surveillance aux frontières africaines. Le Niger, par exemple, est devenu un maillon essentiel de cette stratégie européenne. Une étude universitaire intitulée : « Niger – Garde-frontière de l’Europe ? Les limites de l’externalisation de la politique migratoire de l’Union européenne », publiée en 2021 qualifie même le pays de « garde-frontière de l’Europe ». En 2015, Niamey a adopté une loi criminalisant le transport de migrants vers la Libye. Cette mesure, soutenue financièrement par Bruxelles, a fortement réduit les flux migratoires passant par Agadez, principal carrefour migratoire sahélien. Mais cette coopération a aussi bouleversé l’économie locale, largement dépendante du transport des migrants.
L’Union européenne a également créé un Fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique afin de financer des projets liés à la migration et à la sécurité. Des milliards d’euros ont ainsi été mobilisés pour renforcer le contrôle migratoire sur le continent africain.
Des accords controversés
L’externalisation suscite toutefois de nombreuses critiques. Des ONG et chercheurs dénoncent une politique qui éloigne les migrants des protections juridiques européennes tout en renforçant des régimes parfois accusés de violations des droits humains.
En Libye, plusieurs organisations internationales ont documenté des cas de détention arbitraire, de torture et d’exploitation de migrants interceptés en mer puis renvoyés dans des centres de détention. En Tunisie et en Mauritanie, des accusations de refoulements dans le désert ont également été relayées dans la presse internationale.
Pour certains analystes, cette stratégie permet surtout à l’Europe de limiter les arrivées irrégulières sans avoir à gérer directement les conséquences humanitaires sur son territoire.
L’article scientifique « Claiming parity between unequal partners » souligne d’ailleurs le caractère asymétrique de ces relations entre l’Europe et les pays africains. Les chercheurs estiment que les États africains sont souvent présentés comme des partenaires égaux alors que les rapports de force restent largement dominés par les intérêts européens.
L’Afrique entre coopération et souveraineté
Face aux critiques, plusieurs gouvernements africains défendent néanmoins leur coopération avec l’Union européenne. Ils mettent en avant les enjeux sécuritaires liés aux réseaux de traite humaine, au terrorisme ou encore au crime transfrontalier.
La Mauritanie, par exemple, affirme ne pas vouloir devenir « le garde-frontière de l’Europe », tout en assumant une coopération migratoire avec Bruxelles pour préserver sa stabilité et sa sécurité nationale.
Dans plusieurs pays sahéliens, les autorités considèrent également que les financements européens contribuent au développement local, à la modernisation des équipements sécuritaires et à la gestion des frontières.
Mais cette coopération reste fragile. Après le coup d’État de 2023 au Niger, les nouvelles autorités ont abrogé la loi anti-passeurs soutenue par l’Union européenne, ravivant les inquiétudes de Bruxelles sur une reprise possible des mouvements migratoires vers la Méditerranée.
Une stratégie qui se renforce
Malgré les controverses, l’externalisation continue de gagner du terrain. En mai 2024, quinze pays de l’Union européenne ont demandé un renforcement des politiques d’externalisation des demandeurs d’asile vers des pays tiers considérés comme « sûrs ».
L’objectif est clair : traiter les demandes d’asile en dehors du territoire européen afin de limiter les arrivées irrégulières. Certains projets s’inspirent déjà de l’accord entre l’Italie et l’Albanie ou encore du précédent accord UE-Turquie signé en 2016.
Pour les défenseurs des droits humains, cette orientation risque cependant d’affaiblir davantage le droit d’asile et les protections internationales prévues par les conventions internationales.
Dans un contexte marqué par les crises climatiques, les conflits armés et les difficultés économiques, les migrations africaines devraient continuer à augmenter dans les prochaines décennies. Selon plusieurs experts, la question centrale ne sera donc plus seulement celle du contrôle des frontières, mais celle de la gouvernance mondiale des mobilités humaines. L’externalisation apparaît ainsi comme une réponse politique immédiate à une pression migratoire croissante, mais ses conséquences humaines, diplomatiques et géopolitiques continuent d’alimenter un vif débat entre l’Europe et ses partenaires africains.