
Du 18 au 20 février 2026, la capitale togolaise, Lomé, a accueilli la 7e édition du Forum Harmattan, un rendez-vous intellectuel désormais incontournable des réflexions africaines et internationales sur les migrations contemporaines. Organisé par la Clinique d’Expertise Juridique et Sociale (CEJUS), en collaboration avec la Faculté de droit de l’Université de Lomé et plusieurs partenaires académiques et institutionnels, l’événement s’est tenu autour d’un thème ambitieux et stratégique : « L’immigration au cœur de la gouvernance mondiale des crises contemporaines : faire de l’inclusion un levier de développement durable ».
Trois jours durant, chercheurs, décideurs publics, représentants d’organisations internationales, membres de la société civile et acteurs de la diaspora ont croisé leurs regards sur un phénomène devenu structurel dans un monde traversé par des crises multiples : climatiques, sécuritaires, économiques, sanitaires, etc.
Lire aussi : Migration climatique : mythe ou réalité en Afrique ?
Une réalité mondiale en pleine mutation
Dès l’ouverture des travaux, le professeur Dosseh-Anyron, agrégé des Facultés de droit et président du Conseil scientifique de l’ISTB, a rappelé l’ampleur des enjeux. S’appuyant sur les données des Nations unies, il a évoqué près de 120 millions de personnes déplacées de force en 2024, dont 43 millions de réfugiés, fuyant conflits, persécutions, violations des droits humains ou catastrophes environnementales.
Ces chiffres, loin d’être de simples statistiques, traduisent une mutation profonde : « L’immigration ne constitue plus une exception conjoncturelle ; elle s’impose substantiellement et redessine la cartographie des relations internationales », a-t-il souligné. Dans un contexte de « polycrise », la migration met à l’épreuve les cadres classiques de gouvernance, interroge les souverainetés nationales et révèle les tensions entre sécurité, protection des droits fondamentaux et impératifs de développement durable.
Le professeur a insisté sur la nécessité d’abandonner les lectures exclusivement sécuritaires ou victimaires du phénomène migratoire. Certes, les migrants sont exposés à des vulnérabilités extrêmes : traite des êtres humains, trafic illicite, violences basées sur le genre, discriminations systémiques, détentions arbitraires et violations du principe de non-refoulement. Mais réduire la migration à une crise sécuritaire reviendrait à occulter son potentiel transformateur.
Dans la sous-région ouest-africaine, les mobilités humaines prennent des formes variées : migrations de transit, mobilités économiques intrarégionales, déplacements forcés liés à l’insécurité. De nombreux jeunes nigériens ou ghanéens transitent par le Bénin ou le Togo, s’insérant dans l’économie informelle, souvent sans protection sociale. Les femmes migrantes, quant à elles, restent particulièrement exposées aux exploitations domestiques et sexuelles.
Cette exclusion n’a pas qu’un coût humain immédiat. Elle fragilise la cohésion sociale, alimente les économies parallèles et nourrit les tensions communautaires. Pour les intervenants du Forum, la question n’est donc plus de savoir comment freiner la migration, mais comment mieux la gouverner.
L’un des temps forts de cette édition a été la mise en lumière de la contribution économique et sociale des migrants.
En 2023, les transferts de fonds vers les pays en développement ont atteint près de 860 milliards de dollars selon les estimations de la Banque mondiale. Pour de nombreux États, ces remises migratoires dépassent l’aide publique au développement et les investissements directs étrangers.
Au-delà de l’apport financier, les diasporas jouent un rôle déterminant dans le transfert de compétences, l’innovation sociale et la consolidation des liens transnationaux. Les intervenants ont souligné que les migrants participent au renouvellement démographique des sociétés vieillissantes et à la vitalité entrepreneuriale des territoires d’accueil.
Ainsi, la migration apparaît non pas comme une menace, mais comme un levier stratégique, à condition que des politiques inclusives soient mises en place.
L’inclusion comme impératif éthique et politique
Au cœur des débats : l’inclusion. Non pas une intégration superficielle, mais une participation pleine et entière des migrants à la vie sociale, économique, politique et culturelle. L’inclusion implique la reconnaissance de la pluralité identitaire et la garantie effective des droits fondamentaux.
Faire de l’inclusion un levier de gouvernance revient à placer la dignité humaine au centre des politiques publiques. « L’inclusion ne saurait demeurer un mot d’ordre déclaratoire ; elle doit être érigée en principe structurant de l’ingénierie institutionnelle », a-t-il été affirmé.
Invité d’honneur, Marc Minguenet, président de la Fondation Anthony Minguenet, a apporté une dimension profondément humaniste aux échanges. « Nous sommes tous des migrants. Nous sommes tous humains sur la même planète », a-t-il déclaré.
Rappelant que les migrations sont souvent inéluctables et nécessaires, il a insisté sur la responsabilité collective face aux inégalités structurelles qui poussent des millions de personnes à quitter leur pays. Selon lui, les notions de territoire et d’appartenance doivent être repensées à l’aune des nouvelles aspirations humaines.
Pour Marc Minguenet, l’éthique constitue le fil conducteur indispensable entre migration, dignité humaine, inclusion et développement durable.
Lire aussi : Forum Harmattan : le respect de la dignité humaine des migrants au cœur des débats à Lomé
Vers une gouvernance mondiale renouvelée
En convoquant le concept de gouvernance mondiale, le Forum Harmattan 7e édition a interrogé les modalités de régulation multilatérale des flux migratoires. Comment concilier souveraineté nationale et solidarité internationale ? Comment garantir la sécurité des États tout en protégeant les droits inaliénables des personnes en mouvement ? des questions qui restent pour l’heure sans réponse…
En attendant, les débats ont mis en évidence la fragmentation actuelle des réponses politiques, oscillant entre fermeture sécuritaire et ouverture sélective, souvent sous la pression de discours nationalistes. Face à ces tendances, les participants ont plaidé pour une approche systémique, multidisciplinaire et prospective.
La migration, ont-ils rappelé, est un « fait social total » qui irrigue l’ensemble des structures politiques, économiques et culturelles. Elle ne peut être traitée comme un phénomène périphérique.
Un espace de dialogue pour des solutions concrètes
En réunissant chercheurs, praticiens, décideurs et migrants eux-mêmes, le Forum Harmattan confirme sa vocation : être un laboratoire d’idées et de propositions opérationnelles adaptées aux réalités africaines et aux défis globaux.
Cette septième édition marque une étape supplémentaire dans la maturation des réflexions. Elle appelle à un changement de paradigme : passer d’une gestion réactive et anxiogène des migrations à une gouvernance anticipative, inclusive et fondée sur la dignité humaine.
Au terme des travaux, une conviction partagée émerge : la migration n’est pas seulement un défi à contenir, mais une réalité à comprendre, à organiser et à valoriser. Faire de l’inclusion un levier de développement durable n’est pas une option morale facultative ; c’est une nécessité stratégique pour construire un ordre international plus juste, solidaire et résilient.