
La question de la migration climatique, c’est-à-dire de déplacements humains liés aux effets du changement climatique, est de plus en plus débattue dans les cercles politiques, scientifiques et humanitaires. Pour certains, elle reste une hypothèse théorique, un concept abstrait ou un discours alarmiste ; pour d’autres, elle est déjà une réalité tangible, avec des millions d’Africains contraints de bouger, souvent à l’intérieur de leurs pays, à cause de la sécheresse, des inondations ou de la dégradation de leurs moyens de subsistance. L’Afrique est souvent considérée comme l’un des continents les plus vulnérables face au réchauffement, ce qui soulève une double interrogation : la migration climatique est-elle déjà observable et devrait-elle être anticipée comme un phénomène majeur à l’avenir.
Des données publiées par l’Internal Displacement Monitoring Centre (IDMC) indiquent que les catastrophes naturelles, souvent exacerbées par le changement climatique, ont multiplié par six le nombre de déplacés internes en Afrique entre 2009 et 2023, plaçant les événements climatiques parmi les causes principales de déplacements après les conflits.
Ces déplacements sont souvent internes : sécheresses, inondations, tempêtes violentes et élévation du niveau de la mer poussent des familles à quitter des zones devenues inhabitées ou économiquement invivables pour se rapprocher de centres urbains plus sûrs ou d’espaces où les ressources sont encore disponibles.
Les projections démographiques confirment l’ampleur potentielle du phénomène. Selon le rapport Groundswell Africa de la Banque mondiale, jusqu’à 86 millions d’Africains pourraient être contraints de migrer à l’intérieur de leur pays d’ici 2050 si des mesures d’adaptation ne sont pas prises.
Une autre estimation plus large suggère que 113 millions d’Africains pourraient être forcés de reloger à l’intérieur du continent d’ici 2050, soit près de 5 % de la population africaine, sous l’effet combiné de sécheresses prolongées, de stress hydrique, de perte de terres agricoles et de l’élévation du niveau de la mer.
Comprendre ce qu’est la migration climatique
La migration climatique n’est pas un concept unique et monolithique : il désigne plutôt un ensemble de phénomènes de mobilité influencés par des conditions environnementales liées au climat. Elles peuvent être :
Les chercheurs soulignent qu’il n’existe pas toujours une seule et unique cause climatique derrière chaque mouvement de population ; la décision de migrer est souvent le résultat d’une interaction entre la vulnérabilité sociale, le changement environnemental et les opportunités économiques.
Afrique : une vulnérabilité accrue
L’Afrique, bien qu’elle ne contribue qu’à une faible part des émissions mondiales de gaz à effet de serre, est particulièrement exposée aux impacts du changement climatique, notamment l’augmentation des températures, les sécheresses fréquentes, la montée du niveau des océans, les inondations et le stress hydrique. Ces conditions affectent directement les moyens de subsistance des populations dépendantes de l’agriculture, de l’élevage ou de la pêche.
La dépendance à l’agriculture pluviale dans de nombreux pays signifie que même de petites variations des régimes de pluie peuvent réduire drastiquement les rendements agricoles, forçant les agriculteurs et leurs familles à chercher ailleurs des opportunités de subsistance.
Réalité versus mythe : l’état des preuves
Les chiffres et projections montrent que la migration climatique est déjà une réalité en Afrique, particulièrement sous forme de déplacements internes, bien plus que de migrations internationales directes liées uniquement au climat. L’impact direct sur la migration transfrontalière reste limité à ce stade, mais il est susceptible de croître avec l’aggravation des conditions climatiques.
Dans certains pays, comme au Malawi, des sécheresses récurrentes ont déjà déplacé des centaines de milliers de personnes en quête de terres fertiles et d’eau, illustrant comment le climat peut déclencher des mobilités internes massives.
Ce qui distingue la migration climatique d’autres formes de mobilité est l’interaction de l’environnement avec des facteurs socio-économiques. Par exemple, la sécheresse n’affecte pas uniquement le climat, elle frappe l’agriculture, les revenus et la sécurité alimentaire, rendant certains foyers de population de plus en plus vulnérables et enclins à migrer.
5. Controverses et limites des données
Les chercheurs s’accordent à dire que les données précises sur la migration climatique humaine sont encore limitées. Il est difficile de mesurer avec exactitude combien de personnes migrent uniquement à cause du climat, car les migrations humaines sont souvent motivées par des causes multiples (économie, sécurité, famille) en interaction.
Certains experts avertissent que qualifier toute migration africaine liée à la pauvreté ou à la recherche d’opportunités comme migration climatique serait une simplification excessive. La relation est plutôt cumulative et contextuelle : le changement climatique aggrave des facteurs existants qui peuvent influencer une décision de migration.
Conséquences sociales et politiques
La migration climatique a des conséquences sociales importantes : pression accrue sur les services urbains, concurrence pour les ressources rares, tensions entre nouveaux arrivants et populations locales, et vulnérabilité accrue des groupes déplacés.
Pour de nombreux gouvernements africains, la migration climatique représente à la fois un défi de gestion et une incitation à renforcer les capacités d’adaptation. Cela inclut des politiques climatiques locales, des programmes de résilience agricole, des investissements dans l’eau et l’irrigation, et des stratégies d’intégration des populations déplacées dans les zones d’accueil.
Vers une meilleure intégration des migrations climatiques dans les politiques publiques
Plusieurs organisations internationales plaident pour une approche qui intègre migration et adaptation climatique dans les politiques nationales. Cela signifie anticiper les mouvements, renforcer les moyens de subsistance des populations vulnérables et créer des cadres juridiques permettant des mobilités sûres et organisées.
Des stratégies régionales, notamment en Afrique de l’Ouest et dans le bassin du lac Victoria, identifient des « points chauds » de migration climatique potentielle qui pourraient émerger dès 2030, ce qui nécessite une coordination transnationale pour des réponses efficaces.