Dans les rues de plusieurs localités, on les retrouve. Commerçants ambulants, vendeurs de friperie, réparateurs, restaurateurs ou tailleurs itinérants, ils sont des milliers à tenter de bâtir une vie meilleure loin de leur pays d’origine. Entre précarité, solidarité communautaire et esprit d’entreprise, ces Nigeriens participent à leur manière à la vitalité économique de la capitale sénégalaise.

Le cliquetis métallique des ciseaux résonne dans les ruelles. Une machine à coudre posée sur les épaules, des fils accrochés autour du cou, de jeunes Nigériens sillonnent les quartiers à la recherche de vêtements à raccommoder. À chaque coin de rue, ils interpellent les habitants : « Tailleur ! Tailleur ! » Parmi eux, Issoufou, 23 ans, originaire d’un village du sud du Niger. Assis à l’ombre d’un mur après plusieurs heures de marche, il raconte son départ, motivé par la pauvreté et l’absence de perspectives économiques dans son pays.

« Au village, il n’y avait presque rien. Après la mort de mes parents, nous avons partagé quelques chèvres entre frères. Avec ma part, je voulais faire du commerce, mais je n’avais ni expérience ni soutien. Un ami m’a parlé du Sénégal et du travail de tailleur ambulant. C’est comme ça que je suis venu », confie-t-il. Comme beaucoup d’autres, Issoufou a traversé le Mali avant d’arriver à Dakar après plusieurs jours de voyage. À son arrivée, il découvre une réalité plus difficile qu’il ne l’imaginait. Sans formation en couture, il apprend rapidement à réparer des habits usés, repriser des pantalons déchirés ou recoudre des boubous abîmés. « Ici, on ne fait pas de la grande couture. On fait du bricolage pour survivre », dit-il avec un sourire fatigué. 

Chaque réparation lui rapporte entre 200 et 500 francs CFA. Les meilleurs jours, il peut gagner jusqu’à 3 500 francs CFA, mais il arrive aussi qu’il rentre sans avoir trouvé suffisamment de clients. « On marche toute la journée avec des machines qui pèsent lourd. Parfois, on fait des kilomètres sans gagner grand-chose. La nourriture coûte cher ici. Pour économiser, je peux passer plusieurs jours sans manger du riz », explique-t-il.

Dakar, terre d’opportunités… et de survie 

Pour beaucoup de Nigériens, Dakar représente malgré tout une opportunité économique plus stable que certaines régions du Niger frappées par la sécheresse, le chômage et l’insécurité. Dans les marchés dakarois, plusieurs d’entre eux se sont lancés dans le petit commerce : vente de chaussures, de tissus, d’accessoires téléphoniques ou de produits alimentaires. Certains travaillent comme intermédiaires entre commerçants sénégalais et fournisseurs venus d’autres pays ouest-africains.

Youssoupha, installé au Sénégal depuis plus de deux ans, vend des vêtements d’occasion lorsqu’il ne fait pas de couture ambulante. Pour lui, l’intégration économique passe d’abord par la débrouille. « Au début, je dormais dans des garages et dans la rue. Je ne connaissais personne. Petit à petit, grâce à des compatriotes, j’ai trouvé une chambre et commencé à travailler », raconte-t-il. Même s’il décrit le Sénégal comme « un pays où la vie est chère », il estime que les possibilités de gagner un revenu y restent plus importantes qu’au Niger. « Au Niger, même si tu travailles dur, tu peux passer des semaines sans rien gagner. Ici, au moins, on peut se débrouiller chaque jour », explique-t-il. Toutefois, cette économie de survie laisse de la place à l’épargne. « J’envoie régulièrement de l’argent au village. Même 10 000 francs CFA peuvent aider une famille là-bas », souligne Youssoupha.

« Les Sénégalais nous parlent bien. Certains nous donnent à manger ou nous invitent à partager le thé »

Malgré les difficultés, plusieurs Nigériens racontent avoir trouvé au Sénégal un accueil relativement chaleureux. Beaucoup apprennent progressivement le wolof pour faciliter leurs échanges avec les clients. « Les Sénégalais nous parlent bien. Certains nous donnent à manger ou nous invitent à partager le thé », raconte Oumarou. Dans certains quartiers, des réseaux de solidarité se sont créés entre eux. Les nouveaux arrivants sont souvent hébergés temporairement par des compatriotes avant de trouver leurs repères dans la ville. 

Mais leur présence ne se limite pas à Dakar. On les retrouve également dans de nombreux villages et petites localités du Sénégal, où certains exercent comme vendeurs ambulants de bijoux, d’accessoires ou de petits articles du quotidien. Dans ces zones rurales, plusieurs expliquent bénéficier de relations particulièrement chaleureuses avec les habitants. Contrairement à la vie souvent coûteuse de la capitale, certains affirment qu’au village, ils n’ont parfois même pas besoin d’acheter à manger, des familles sénégalaises leur offrant régulièrement des repas par solidarité. 

Avec le temps, des liens très forts se créent entre eux et leurs communautés d’accueil. « Quand les habitants ne nous voient pas pendant plusieurs jours, ils viennent directement dans nos logements pour prendre de nos nouvelles », raconte Mamadou, un vendeur de bijoux, installé à Ndiaganiao, dans le département de Mbour. Pour certains, cette proximité finit par dépasser la simple cohabitation : des Nigériens qui font venir leurs épouses disent même donner à leurs nouveau-nés les noms de personnes du quartier ou du village qui les ont accueillis et soutenus à leur arrivée, signe d’une intégration humaine profonde et d’un attachement réciproque entre communautés. « Ousmane, mon premier fils né au Sénégal porte le prénom d’un voisin du quartier. Son épouse a énormément aidé la mienne quand elle est arrivée dans le village. Si c’était une fille, elle porterait le nom de son épouse Yacine. » 

Un double apport économique, des deux côtés de la frontière 

Ces entrepreneurs nigériens installés au Sénégal constituent un maillon méconnu mais réel dans les économies des deux pays. Au Sénégal, ils participent à la vitalité des marchés informels en proposant des services à faible coût : raccommodage, vente ambulante, petite restauration qui répondent aux besoins des ménages à revenus modestes et complètent une offre que le secteur formel ne couvre pas. En occupant des niches économiques délaissées, ils contribuent à la fluidité du commerce local sans peser sur les services publics, se logeant souvent dans des conditions précaires et consommant sobrement. 

Côté nigérien, leur impact est peut-être encore plus direct : les transferts d’argent qu’ils envoient régulièrement, même modestes, de l’ordre de 10 000 francs CFA représentent pour leurs familles restées au village une bouée de survie dans des zones frappées par la sécheresse et le sous-emploi. Ces envois de fonds, invisibles dans les statistiques officielles, soutiennent la consommation locale, permettent parfois de financer la scolarisation d’un frère ou les soins d’un parent, et contribuent à retenir une petite activité économique là où l’État et l’investissement privé sont absents. En ce sens, la « débrouille » dakaroise de ces jeunes hommes s’inscrit dans une logique de survie transnationale qui irrigue discrètement deux économies à la fois.