À Dakar, elles vivent dans l’ombre des grands axes et des marchés populaires, entre mendicité, petits commerces et solidarité de survie. Parties du Niger pour fuir la pauvreté, la sécheresse ou l’absence de perspectives, ces femmes portent sur leurs épaules le poids de familles restées au pays. Entre espoir d’une vie meilleure, peur des expulsions et traumatisme des rapatriements, ce reportage donne la parole aux visages souvent invisibles d’une migration ouest-africaine silencieuse mais profondément humaine.

À Colobane, à Dakar, le vacarme des moteurs et les klaxons incessants couvrent à peine les récits silencieux de femmes venues chercher de quoi survivre. Sous une chaleur étouffante, des silhouettes enveloppées de longs hidjabs s’alignent aux abords des routes, des nourrissons dans les bras ou des enfants accrochés à leurs pagnes. Certaines viennent du Niger, d’autres du Mali. Toutes partagent le même combat : nourrir leurs familles.

Aminata, une Nigérienne d’une trentaine d’années, tient un sachet de mouchoirs dans une main et un petit sac d’écolier dans l’autre. Assise près d’un feu rouge, elle interpelle timidement les automobilistes. Les bons jours, raconte-t-elle, elle peut gagner entre 3 000 et 5 000 francs CFA. Les jours difficiles, elle repart avec moins de 1 500 francs.

« Quand il pleut ou quand les policiers nous chassent, on ne gagne presque rien », souffle-t-elle en surveillant sa fille qui joue au bord du trottoir. Une partie de cet argent sert à payer la chambre qu’elle partage avec d’autres femmes nigériennes dans la banlieue dakaroise. Le reste est envoyé à sa famille restée au pays. « J’envoie souvent 20 000 ou 30 000 francs CFA par mois à ma mère au Niger. Là-bas, ils comptent sur nous », dit-elle.

Le réseau de l’exil

À quelques mètres de là, une jeune femme de 26 ans garde le silence sous un arbre, un chapelet blanc glissant entre ses doigts. Arrivée à Dakar il y a un an, elle parle un wolof hésitant appris dans la rue. Après de longues minutes, elle accepte finalement de raconter son voyage. « Une voisine du village était déjà à Dakar. C’est elle qui m’a dit de venir », explique-t-elle doucement. Comme beaucoup d’autres, son départ s’est organisé grâce à un réseau informel de proches, de connaissances ou de convoyeurs. Certaines femmes vendent leurs bijoux ou empruntent de l’argent pour financer le trajet jusqu’au Sénégal.

« Quand une nouvelle arrive, on l’héberge quelques jours. Ensuite, on lui montre les endroits où demander l’aumône ou vendre des mouchoirs », raconte Mariama, installée à Dakar depuis trois ans. Les nouvelles venues apprennent rapidement les codes de la ville : les feux rouges les plus fréquentés, les quartiers où les passants donnent davantage pendant les vendredis ou durant le Ramadan, les heures où les policiers effectuent des contrôles.

“Personne n’aime quitter sa famille”

Mariama et Zeytouna, originaires du sud du Niger, racontent une vie marquée par la sécheresse et la pauvreté. Avant leur départ, elles cultivaient le mil, l’arachide et le haricot. Mais les récoltes devenaient insuffisantes pour nourrir leurs familles. « Personne n’aime quitter sa famille pour rien au monde », insiste Mariama. « Si nous sommes ici, c’est parce qu’on veut éviter que nos enfants aient faim. »

À Dakar, elles vivent dans une seule pièce avec plusieurs autres femmes et leurs enfants. Certaines dorment à même le sol. Malgré les difficultés, elles continuent d’envoyer de petites sommes à leurs proches restés au Niger. « Même 5 000 francs peuvent aider une famille là-bas », explique Zeytouna. 

Entre solidarité et méfiance

Au fil du temps, certaines disent avoir trouvé une forme d’intégration au Sénégal. Elles apprennent quelques mots de wolof, fréquentent les marchés et développent des relations avec des commerçants ou des habitants du quartier. « Les Sénégalais nous aident parfois beaucoup », reconnaît Aminata. « Il y a des femmes qui nous donnent à manger ou des vêtements pour les enfants. »

Mais toutes évoquent parfois les regards méfiants. « Certains nous considèrent comme des voleuses », regrette Mariama. « Pourtant, nous sommes venues ici pour survivre, pas pour déranger. » Les opérations de déguerpissement menées dans plusieurs quartiers de Dakar ont également laissé des traces. Beaucoup disent vivre dans la peur constante d’être arrêtées ou renvoyées au Niger.

Le traumatisme du rapatriement

Mars 2022 marque un tournant. Après la diffusion de reportages télévisés montrant les conditions de vie des migrants nigériens à Dakar, les autorités sénégalaises et nigériennes lancent une vaste opération de regroupement et de rapatriement. Des centaines de femmes, d’enfants et de personnes âgées sont conduits vers des centres temporaires, notamment au stade Léopold Sédar Senghor et au Samu social. Certaines racontent avoir été surprises dans les rues ou dans leurs chambres.

Quelques jours plus tard, un avion affrété par le gouvernement nigérien quitte Dakar avec près de 580 ressortissants nigériens à son bord. À leur arrivée à Niamey, les autorités promettent de lutter contre les réseaux de traite de migrants. Mais pour plusieurs rapatriés, le retour ressemble davantage à une impasse qu’à une solution. « Une fois rentrés, qu’est-ce qu’on fait ? Il n’y a pas de travail », lâche un homme rencontré à Dakar après son retour clandestin au Sénégal. Certaines femmes rapatriées ont d’ailleurs tenté une nouvelle traversée vers Dakar quelques mois plus tard, poussées par la même précarité.