Longtemps présentée sous un angle exclusivement sécuritaire, la migration ouest-africaine vers l’occident demeure pourtant un phénomène profondément historique, économique et humain. Jacob DABIME, juriste béninois et spécialiste des Droits Humains et Droits Sociaux Fondamentaux, appelle à une lecture plus lucide et plus équilibrée des dynamiques migratoires dans la sous-région. Entre manipulations statistiques, tensions politiques et enjeux démocratiques, il plaide pour une gouvernance plus responsable de la mobilité en Afrique de l’Ouest.
Face aux discours alarmistes qui dominent souvent le débat public, Jacob DABIME, lors d’une communication, au cours du Forum Harmattan à Lomé en février 2026, a déconstruit plusieurs idées reçues sur les migrations africaines. Tout en interrogeant les responsabilités politiques et les défis démocratiques liés à la libre circulation des personnes dans l’espace ouest-africain, il propose une approche contextualisée entre réalités historiques, défis démocratiques et contrevérités politiques.
Il est impossible de comprendre les migrations africaines sans recourir à l’histoire, souligne-t-il. « Un peuple qui ne connaît pas son histoire ne peut pas construire rationnellement son avenir », a-t-il rappelé.
Le phénomène migratoire en Afrique de l’Ouest ne date pas d’aujourd’hui. Bien avant le XVe siècle, la traite négrière avait déjà provoqué des déplacements massifs de populations africaines vers les Amériques et le monde arabo-musulman. Cette migration forcée, souligne-t-il, a profondément désorganisé les sociétés africaines et créé un déséquilibre démographique durable.
La période coloniale a ensuite accentué ces bouleversements. Les économies locales ont été réorientées vers les besoins des puissances coloniales avec l’imposition des cultures de rente comme le cacao, le café ou le coton, souvent au détriment des cultures vivrières. Cette organisation économique a poussé de nombreuses populations à se déplacer pour travailler dans les zones agricoles ou minières contrôlées par les colonisateurs.
Après les deux guerres mondiales, l’Europe, affaiblie et en manque de main-d’œuvre, a fait appel à des travailleurs venus des anciennes colonies africaines pour participer à sa reconstruction. Puis, dans les années 1960 et 1970, les migrations ont changé de forme avec l’installation durable des migrants et le regroupement familial.
Enfin, les décennies 1980 et 1990 ont vu apparaître de nouveaux facteurs migratoires : les crises économiques, les conflits armés, la mondialisation et, plus récemment, les effets du changement climatique.
Entre réalité statistique et discours alarmistes
L’un des points centraux du propos de Jacob DABIME concerne ce qu’il appelle les « contrevérités narratives » autour de la migration africaine. Selon lui, les chiffres sont souvent utilisés pour alimenter des peurs ou des discours politiques éloignés de la réalité.
Il rappelle notamment que la majorité des migrations ouest-africaines restent intra-régionales. Autrement dit, la plupart des migrants africains se déplacent à l’intérieur du continent et non vers l’Europe. Pourtant, dans les médias et certains débats politiques, l’immigration africaine est souvent présentée comme une menace massive pour les pays européens.
Le communicant dénonce également la confusion entretenue entre migration, criminalité et insécurité. « Le migrant africain est trop souvent présenté comme une charge ou un danger alors qu’il est aussi un acteur du développement », estime-t-il.
Pour illustrer cette tendance, il évoque les statistiques européennes sur les populations étrangères. Même si l’immigration est une réalité, les migrants africains ne représentent qu’une partie relativement limitée des étrangers vivant en Europe. Selon lui, ces données montrent l’écart important entre la réalité des chiffres et les perceptions entretenues dans l’opinion publique.
Les défis démocratiques de la migration
Au-delà des questions économiques ou sécuritaires, Jacob DABIME considère la migration comme un enjeu démocratique majeur. La liberté de circulation, le choix du lieu de résidence ou encore la recherche d’opportunités économiques constituent, selon lui, des libertés fondamentales.
Dans l’espace de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, plusieurs textes reconnaissent déjà ces principes. Cependant, leur application demeure souvent incomplète.
Le communicant dénonce les discriminations et les violences dont sont parfois victimes les migrants ouest-africains dans certains pays de la région. Il évoque notamment les tensions observées au Gabon entre des commerçants béninois et des populations locales, ainsi que les crises identitaires qui ont marqué la Côte d’Ivoire autour des questions foncières et de nationalité.
Pour lui, ces situations révèlent ce qu’il appelle le « paradoxe africain » : alors que les États africains défendent officiellement la libre circulation, les migrants continuent de subir des contrôles abusifs, des exclusions sociales et des stigmatisations politiques.
La montée du terrorisme dans le Sahel complique également la situation. Les questions sécuritaires conduisent certains États à renforcer les contrôles frontaliers, parfois au détriment des principes démocratiques et des engagements communautaires.
L’impact économique des migrations
Sur le plan économique, Jacob DABIME rappelle que les migrations jouent un rôle essentiel dans le développement des pays africains. Les transferts d’argent envoyés par les migrants contribuent au financement de la santé, de l’éducation, du logement et de nombreuses activités économiques locales.
Contrairement à certaines aides internationales, ces ressources arrivent directement dans les familles et les communautés. Elles participent ainsi à la réduction de la pauvreté et au dynamisme économique de nombreuses régions.
Le rôle de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest demeure donc fondamental dans l’organisation de cette mobilité humaine. Malgré les difficultés d’application, les protocoles communautaires sur la libre circulation constituent une base juridique importante pour la sous-région.
Repenser la gouvernance de la mobilité
Jacob DABIME invite les responsables politiques africains à dépasser les approches uniquement sécuritaires de la migration. Selon lui, le véritable problème n’est pas la mobilité elle-même, mais l’incapacité des États à l’organiser efficacement.
« La question n’est pas comment empêcher les migrations, mais comment gouverner la mobilité dans un cadre démocratique, solidaire et conforme à nos engagements juridiques », a-t-il affirmé.
Pour le juriste, l’Afrique de l’Ouest dispose déjà des textes, des ressources humaines et des mécanismes nécessaires pour construire une politique migratoire équilibrée. Ce qui manque le plus aujourd’hui reste, selon lui, la volonté politique de faire primer les intérêts des populations sur les logiques sécuritaires et les discours de peur.
Dans une région marquée par les échanges humains depuis des siècles, la migration apparaît ainsi moins comme une menace que comme une réalité historique appelée à durer. Une réalité qui exige davantage de lucidité, de coopération et surtout de responsabilité politique.