Réduire la contribution économique des migrants aux seuls transferts d’argent est une vision réductrice. Socio-anthropologue et chargé de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), Hamidou Dia consacre ses travaux aux migrations internationales, aux diasporas et aux dynamiques transnationales, en s’intéressant notamment aux liens entre migration, développement et politiques publiques. Dans cet entretien, il montre que les diasporas africaines contribuent également à la circulation des compétences, des savoirs, des réseaux et de l’innovation. Il revient aussi sur l’évolution des stratégies d’investissement des migrants, les limites des politiques de mobilisation des diasporas et les idées reçues qui continuent d’entourer leur contribution aux économies des pays d’origine comme des pays d’accueil.

On réduit souvent l’apport économique des migrants aux transferts financiers. Quels sont, selon vous, les flux économiques invisibles ou sous-estimés qui circulent entre les pays d’accueil et les pays d’origine ?

C’est certain, les transferts d’argent occupent une certaine centralité dans le débat sur l’économie des migrations. Pour une raison bien simple d’ailleurs : ils contribuent sinon à la sécurité matérielle des familles, du moins à la prise en charge de certains besoins fondamentaux en matière d’alimentation, de santé, d’éducation, de logement. Il y a d’autres transferts que l’on voit moins : des idées, des connaissances, des compétences, de savoir-faire, des biens, des cultures, des façons de faire dans de nombreux domaines. L’argent n’épuise pas donc le lien des migrants avec leur pays d’origine.

Les statistiques mesurent relativement bien l’argent envoyé par les migrants. Mais comment évaluer les transferts de compétences, de réseaux professionnels ou de savoir-faire ?

C’est très difficile à rendre compte à partir de méthodes quantitatives et des statistiques qui sont utilisées la plupart du temps dans les débats. Ce sont les approches qualitatives qui pour l’instant aident à saisir ces aspects. Les disciplines comme la sociologie, l’anthropologie, l’histoire, la géographie ou les sciences politiques pour ne citer que celles-là sont bien outillées pour documenter ces dynamiques.

Peut-on dire aujourd’hui que certaines diasporas africaines jouent un rôle de « pont économique » entre deux espaces, au-delà de leur seule contribution financière ?

Les compositions des diasporas africaines se sont remodelées. Elles sont présentes sur tous les continents. Elles comptent de plus en plus de personnes hautement qualifiées dans les domaines les plus pointues. Il en est qui s’investissent dans un rôle économique de premier plan par la création d’entreprises dans des secteurs variés – numérique, enseignement supérieur privé, agro – business, énergies renouvelables, finances avec la création de banques et d’institutions de financement…Ils rejoignent une forme d’entrepreneuriat plus classique qui a longtemps fonctionné comme une valorisation de compétences acquises en contexte d’immigration : des gens qui travaillent dans la restauration, dans le gardiennage, dans les métiers du « care », dans l’agriculture, dans le tourisme. Ce qui change surtout, ce sont les domaines d’activités, les types de partenariats mobilisés, ainsi que les capitaux susceptibles d’être levés à travers des mécanismes et des guichets sophistiqués.

De nombreux migrants investissent dans l’immobilier ou dans de petites activités économiques dans leur pays d’origine. Ces investissements favorisent-ils réellement le développement local ou contribuent-ils parfois à renforcer certaines inégalités ?

Les dynamiques de ce type à la lisière du formel et de l’informel ont des effets d’entraînement sur les activités économiques locales par la création d’écosystèmes denses. Des emplois sont créés, les échanges s’intensifient et une certaine circulation monétaire prend. Mais elles ne suffisent pas, elles seules. Il faut un cadre global régional ou national plus stimulant.

Observe-t-on une évolution des stratégies d’investissement des migrants africains entre les générations arrivées dans les années 1980-1990 et les plus jeunes aujourd’hui ?

Oui : auparavant, c’étaient des investissements à très petits capitaux, localisés dans les banlieues des capitales africaines, voire dans les villes de l’intérieur et le monde rural. Maintenant, il y a des prises de risques, même si c’est difficile à documenter statistiquement : dans l’immobilier touristique, dans les télécommunications, dans l’énergie…c’est le fait surtout de gens qui ont de solides soutiens sur place capables de négocier du foncier, des prêts bancaires et s’investir dans des montages d’une certaine complexité.

Les politiques publiques africaines cherchent souvent à mobiliser leur diaspora comme levier de développement. Quelles sont les limites de cette vision ?

Il y a d’abord le problème de la confiance. Il existe une méfiance réciproque de part et d’autre. Ensuite, les moyens individuels des membres de ces diasporas sont limités : budgets déjà sollicités dans le cadre familial et de l’entourage, obligations fiscales dans certains pays d’installation, etc. Le potentiel n’est donc pas ce que l’on croit. Il y a aussi le fait que les diasporas sont faiblement organisées à l’échelle nationale : les acteurs sont rôdés au niveau des villages et des régions, mais le niveau pays est le maillon faible. Il y a enfin un autre obstacle : la politisation des rapports, qui peut conduire à l’exclusion de personnes et de groupes à haut potentiel sur des bases clientélistes.

Les transferts de fonds sont souvent présentés comme l’une des principales contributions économiques des migrants. Que nous disent les chiffres récents sur l’ampleur de ces flux vers l’Afrique et leur importance par rapport à d’autres sources de financement comme l’aide publique au développement ou les investissements étrangers ?

Oui, les flux financiers sont très importants. Dans certains pays, comme le Sénégal, ils ont représenté en 2024, le montant de 2, 94 milliards de dollars US, soit 11% du PIB.  De manière générale, l’Afrique a reçu en 2023 des transferts de fonds issus de ces diasporas évalués à 100 milliards de dollars, soit 6% du PIB continental. 

Dans les débats publics européens, les migrants sont souvent présentés comme un coût. Que montrent les recherches sur leur contribution réelle aux économies des pays d’accueil ?

C’est un biais de présentation par des personnes et des groupes qui y ont intérêt. La réalité est tout autre. Les migrants contribuent à la vie des pays de résidence et d’installation par la force de travail qu’ils représentent, par les impôts qu’ils paient, par leur participation à la consommation, par leurs investissements pluriels dans la vie économique, politique, éducative, sanitaire, culturelle, artistique, intellectuelle, sportive à tous les échelons. Leur participation ne souffre d’aucune contestation sérieuse. Je vous donne un exemple : en France, dans le domaine médical, les immigrés sont surreprésentés par rapport aux natifs, aussi bien parmi les personnels de service que parmi… les chirurgiens. »

Existe-t-il un décalage entre la valeur économique produite par les migrants et la reconnaissance sociale ou politique qui leur est accordée ?

Oui, indéniablement, si l’on voit le degré d’hystérisation dans le débat public dans la plupart des pays européens et en Amérique du Nord. Ils sont faiblement représentés dans le champ politique, et subissent de nombreuses discriminations. Néanmoins, à l’échelle de certaines villes et municipalités, les choses commencent à bouger.

Peut-on encore penser la migration uniquement comme un déplacement de personnes, ou faut-il désormais la considérer comme un système économique transnational à part entière ?

On ne peut pas réduire la migration à un simple déplacement. Elle est plus complexe. C’est un des modes d’être des humains. La nationalité, la race, la classe sociale peuvent créer des différences instrumentalisées, mais la réalité est que c’est une façon d’être au monde qui peut être produite par l’économique, le culturel, le politique, le social…La migration relève d’une complexité inflexible à toute réduction. Les nouvelles technologies de l’information, les moyens de communication modernes, les possibilités de plus en plus ouvertes de la vie font que les individus et les groupes sont mobiles et façonnent ainsi d’autres façons d’être en relation, d’autres manières de penser, de dire et d’acter leur appartenance.

Dans vos travaux, qu’est-ce qui vous semble le plus mal compris par les décideurs politiques lorsqu’ils parlent du lien entre migration et développement ?

C’est d’abord le fait qu’il n’appartient pas stricto sensu aux migrants de faire du développement. C’est surtout de penser ce développement à partir de groupes particuliers. Le développement est principalement une affaire d’État, c’est lui qui en est la locomotive. Le migrant n’est ni développeur ni investisseur a priori. Ce sont des rôles qu’il peut endosser, mais il y a plusieurs préalables à cela, et qui ressortissent à la fois des pays de résidence et/ou d’installation et des pays d’origine.

À l’horizon des vingt prochaines années, comment imaginez-vous l’évolution du rôle économique des diasporas africaines dans les relations entre l’Afrique et l’Europe ?

Tout dépendra des acteurs : les États d’origine, les migrants eux-mêmes et les pays de résidence et/ou d’installation. C’est la combinaison des idées et des actions qu’ils véhiculeront et mettront en place qui détermineront le rôle économique des diasporas. L’enjeu c’est d’arriver en premier lieu à faire en sorte que les pays se dotent de stratégies diasporas rigoureuses, inclusives et prospectives. C’est la base pour asseoir toute projection.