Présenté comme la preuve d’une féminisation des migrations, le chiffre selon lequel 47 % des migrants internationaux au Sénégal sont des femmes mérite d’être regardé de plus près. Car derrière cette donnée, souvent reprise sans contexte, se cache une réalité plus complexe, faite de dynamiques globales et d’inégalités persistantes.

Le 3 mars dernier, UN Women Sénégal affirmait sur Facebook que 47 % des migrants internationaux au Sénégal sont des femmes. Un chiffre marquant. L’organisation renvoie aux bases statistiques internationales, notamment celles du Migration Data Portal et de la United Nations Department of Economic and Social Affairs. Ces institutions s’appuient sur un indicateur clé : le stock de migrants internationaux, qui correspond au nombre total de personnes vivant dans un pays différent de leur pays de naissance à un moment donné.

Mais encore faut-il comprendre ? 

Cet indicateur repose sur le “stock de migrants internationaux”, c’est-à-dire le nombre total de personnes vivant dans un pays autre que celui de leur naissance, à un instant donné. Autrement dit, il s’agit d’une photographie globale, et non d’un flux. Ce chiffre ne dit rien des départs récents, ni d’une éventuelle hausse actuelle de la migration féminine.

Cette distinction est essentielle. Car les données onusiennes, construites à partir de recensements, de registres administratifs et de projections, restent des estimations. Elles peinent notamment à saisir certaines réalités, comme les migrations irrégulières ou les trajectoires les plus précaires. Le Sénégal, de son côté, demeure un pays d’émigration nette : les départs continuent de dépasser les arrivées. Une tendance structurelle, qui s’inscrit dans le temps long et dépasse largement les lectures immédiates.

Dans le même temps, les données confirment une tendance bien connue : le Sénégal reste un pays d’émigration nette. En 2024, le solde migratoire est estimé à environ 10 307 personnes : signe que les départs dépassent les arrivées. Mais là encore, ces chiffres s’inscrivent dans une dynamique de long terme et ne reflètent pas uniquement la situation immédiate. Malgré plusieurs tentatives, ni le ministère de l’Intérieur ni la Direction des Sénégalais de l’extérieur n’ont répondu aux sollicitations pour fournir des données complémentaires sur le même sujet. 

Ce que révèle vraiment le chiffre : la dimension de genre

Dès lors, l’intérêt du chiffre de 47 % ne réside pas tant dans ce qu’il prétend démontrer que dans ce qu’il révèle : la place désormais centrale des femmes dans les dynamiques migratoires. Longtemps invisibilisées ou réduites à des rôles d’accompagnement, les femmes migrantes sont aujourd’hui des actrices à part entière. Elles migrent pour travailler, soutenir leurs familles, ou conquérir une forme d’autonomie. Mais cette visibilité statistique ne doit pas masquer les inégalités bien réelles auxquelles elles font face.

Car dans les faits, les femmes migrantes restent plus exposées à la précarité, concentrées dans des secteurs informels comme le travail domestique ou le petit commerce. Elles sont aussi davantage vulnérables aux violences, à l’exploitation et aux discriminations. Autrement dit, la quasi-parité dans les chiffres ne signifie en rien une égalité des conditions.

C’est là tout l’enjeu. En donnant l’image d’un équilibre, ce type de donnée peut entretenir une lecture trompeuse des migrations. Il devient alors indispensable d’y intégrer une approche genrée, afin de mieux comprendre et mieux protéger celles qui en sont aujourd’hui des actrices majeures.

Le chiffre de 47 % ne raconte ni les trajectoires, ni les contraintes, ni les rapports de pouvoir qui structurent les parcours migratoires. Car derrière les statistiques, il y a des réalités humaines.  Et celles-ci, bien souvent, échappent aux moyennes.